dimanche 8 août 2010

Allô delà

Un jour, bientôt peut-être... mais aprés tout, pourquoi pas tout de suite ? Ma résolution prise, je m’inscris en priorité sur une des lignes directes et j’attends. Appel, réappel, puis enfin on décroche...

_”Allô , vous m’entendez ? oui ? Trés bien, alors voilà : il y avait ce jour là Paulette et Lucienne à l’arrière, Marcel à mon côté et moi au volant. Paulette était la femme de Marcel et Lucienne mon épouse. Je me prénomme Jeannot. Vous avez deviné sans doute qu’avec de tels prénoms nous n’étions plus des jeunots. Eh bien ! oui, vous avez raison. Nous formions deux couples de septuagénaires profitant à plein temps de leur retraite. Quoi de plus naturel, pas vrai ? Mais il y a une chose que vous ignorez et j’ai l’intention d’éclairer votre lanterne. J’ai toujours détesté les sous-entendus et les contre -vérités.

Ce jour là, donc, nous avions pris l’autoroute pendant une heure trente pour atteindre les contreforts des Pyrénées. Il était encore tôt car nous aimions tous les quatre partir à potron-minet, nos temps de sommeil nous le permettant, s’étant réduits au fil des ans. Nous avions fait une petite pause pour dégourdir les jambes et siroter deux gorgées d’un café brûlant versé d’une bouteille thermos bien précieuse. Nous dirigions nos regards, au travers d’une aube blême rouillée d’ocre rosé, vers l’horizon lointain souligné vaguement par la dentelure des cimes estompées dans les brumes argentées.

La route était sinueuse, montant à l’assaut du col; lacets, épingles à cheveux, se succédaient sans répit pour avaler les forts pourcentages de déclivité; les huit chevaux en ligne de la voiture tiraient bien et répondaient parfaitement à la pression de mon pied droit. J’aimais conduire en montagne; rétrograder, prendre la corde, accélérer à fond pendant toute la courbe et repasser à la vitesse supérieure sitôt aprés pour recommencer la manoeuvre cinquante mètres plus loin et plus haut. Sans la conduite assistée, les muscles des bras durcissent et se font douloureux mais quelle ivresse de voir basculer le paysage et d’entendre crisser les pneus. Je me ré-ga-lais, d’autant plus que le temps passé sur l’autoroute, comme à l’ordinaire, m’avait paru bien long et monotone. Par contre, ça râlait dur et ça maugréait fort autour de moi, mon enthousiasme était mal perçu. Lucienne était bien entendu la plus véhémente, en sa qualité d’épouse, prérogative oblige. Comme à son habitude, elle dénigrait ma conduite soi-disant sportive que je ne pratiquais, selon elle, que pour paraître jeune et épater mon monde. Avait-elle sans doute un peu raison, mais de toute façon, dès qu’elle montait dans la voiture que je conduisais, que ce soit en montagne ou en plaine, à la ville comme à la campagne, sur chemin de terre ou sur autoroute, elle serrait les fesses et se cramponnait même aux feux rouges. Avec n’importe quel fada du volant ou toqué de la vitesse, elle était tout à son aise et parfaitement décontractée. Allez comprendre quelque chose !! Paulette, de son côté, était livide car elle se trouvait assise à droite et surplombait le précipice, alors qu’elle était sujette au vertige, même debout sur une chaise. Le coeur avait dû lui remonter à la gorge car ses yeux affolés cherchaient vainement la manivelle de la glace, afin de l’ouvrir avant le premier hoquet. Marcel, à l’avant, moins balloté que les femmes à l’arrière, avait toutefois l’épaule et le ventre sciés par la ceinture de sécurité à chaque rétrogradation et la nuque écrasée à chaque accélération.En somme, j’étais le seul à boire du petit lait.

A la halte, au sommet du col, pieds bien ancrés sur le plancher des vaches, mes trois compagnons, secoués et tourneboulés, ne me firent pas grâce de leurs griefs et le pique-nique eut franchement un air de soupe à la grimace. J’en tenais compte, lorsqu’en fin d’aprés-midi, jattaquais la descente par l’autre versant. Tout le monde profita de mon allure de sénateur dans les virages négociés à vitesse modérée, et put tout à loisir admirer le paysage. Le calme régnant, le papotage reprit ses droits à l’arrière, tandis que Marcel grillait avec délectation une cibiche à l’avant.

Je roulais toujours aussi modérément pendant la traversée du piémont aux ondulations grisâtres et brunâtres que rosissaient les derniers rayons du peigne doré d’un soleil déclinant. Derrière nous, les cimes embrasaient leurs arêtes en des pourpres flamboyants dont quelques flèches illuminaient encore les violets et les mauves des vallées profondes. Sur l’autoroute, prétextant de la perte de temps subie dans la descente du col, je poussais un peu les cylindres et l’aiguille du compteur resta stationnée sur le cent cinquante. Tout se passait bien. Quittant la rocade, je prenais l’avenue menant au domicile banlieusard de nos amis. Il fallait quelque part franchir un passage à niveau et traverser les voies ferrées de la ligne Paris-Bordeaux. Les bras de la barrière automatique étant levés, je m’engageais. Au beau milieu, pile entre les voies, je sentis dans les mains le volant soudainement libre et, tout aussitôt, le véhicule roulant aux environs de quinze à l’heure, s’arrêta brusquement, coinçant et étouffant le moteur. Tous les regards convergèrent vers moi et m’interrogèrent. J’y répondis en faisant tourner entre mes mains le volant comme une toupie. Ma femme Lucienne m’intima l’ordre, sur un ton n’admettant point de réplique, de cesser au plus tôt cette plaisanterie absurde, tout en me taxant de vouloir une fois de plus, me rendre intéressant. Quant à Marcel, il me demanda d’une voix bourrue de bien vouloir arrêter de jouer au c.. Alors, ne sachant trop moi-même ce qui se passait, je tirais à moi et haussais à hauteur de visage, le volant fou. Nous comprîmes ensemble que la direction n’existait plus et réalisâmes en une fraction de seconde ce qui aurait pu se produire dans l’un des innombrables virages négociés dans la journée ou sur l’autoroute à cent cinquante à l’heure. Nous nous regardions, hébétés, pâles comme des morts. Puis l’un de nous laissa éclater un rire saccadé, nerveux, suivi tout aussitôt des trois autres, libérant le trop plein de peur et d’anxiété rétrospectives. Notre angoisse évacuée, nous continuâmes à nous esclaffer, par réaction, à gorges déployées.

Nous ne nous réjouîmes pas bien longtemps de ce danger évité. Un choc effroyable accompagné d’une détonation énorme, comparable à l’explosion d’une bombe comme nous en avions, Marcel et moi, entendu pendant la seconde guerre mondiale, broya et écrasa véhicule et occupants. Un magma informe fut traîné sur plus de cent mètres. Aucun de nous n’eut le temps de se rendre compte et nous nous présentâmes ensemble devant Saint-Pierre.

Dans la presse du lendemain, on pouvait lire ce genre de titre: effroyable télescopage entre une automobile stoppée au milieu d’un passage à niveau aux barrières abaissées et un train rapide en provenance de Paris. Les quatre passagers ont été tués sur le coup. Tout laisse croire, d’aprés les premières constatations, que cette horrible catastrophe serait survenue à la suite d’un malaise du conducteur.

Eh bien! non! Je m’inscris en faux. Afin d’en savoir davantage, je suis allé consulter le mécanicien et l’aiguilleur de la voie lactée, de quart ce jour là. Ils ont confirmé la rupture subite entre arbre de direction et crémaillère provoquée par une bulle d’air emprisonnée dans la soudure. Voilà la vérité rétablie. A la rigueur, on aurait pu mentionner que nous étions morts de rire. J’espère que vous obtiendrez une rectification de la part des divers services de rédaction et qu’elle sera insérée dans les prochaines éditions. Je vous remercie d’avoir eu la patience de m’écouter jusqu’au bout. Je vous laisse car j’aperçois mes trois partenaires me faire de grands signes pour que je les rejoigne afin de poursuivre la partie de à qui perd-gagne, commencée avant mon coup de fil. Adieu donc, car je ne veux pas avoir l’indélicatesse de vous dire au revoir et à bientôt !

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