A quoi bon,pensa-t-il,et il se remit en marche de son pas souple et ample,malgré sa taille moyenne.Quelques flocons épars tombaient mollement ça et là et fondaient immédiatement au contact du sol boueux où ses semelles usées faisaient entendre un bruit de succion presque inconvenant qui le mettait mal à l’aise.
Il venait de quitter Anaïs brusquement aprés une violente dispute où les noms d’oiseaux avaient volé bien bas.Il ne regrettait rien et éprouvait même secrétement un soulagement.Il voulait déjà,depuis quelques jours,lui dire ses quatre vérités si une occasion se présentait,et en profiter pour rompre définitivement le lien de plus en plus ténu qui l’unissait à elle depuis bientôt un an.
Anaïs,petite rousse aux yeux vert d’eau et à la langue alerte se mouvant entre deux lèvres au sourire angélique,l’avait bel et bien emberlificoté en deux temps trois mouvements lorsqu’il était entré dans le magasin de chaussures où elle était commise. Ayant l’intention d’acheter une paire de souliers bas genre mocassins,de couleur fauve ou brun foncé,dont le prix n’irait pas au delà de cinq cents francs,il en était ressorti avec une paire de chaussures en cuir tressé de teinte noire et au crissement caractéristique du neuf, accompagnée d’accessoires superflus comme chaussettes en fil,tube de crème spéciale et brosse à reluire en soies de porc,pour la somme rondelette de mille cinq cents francs,insoutenable et suicidaire pour son modeste morlingue .Il n’avait vraiment touché la réalité du doigt qu’en entrant dans son minuscule garni de célibataire que lui louait Madame Germaine Darricault,propriétaire de l’immeuble et pimpante quinquagénaire qui lui témoignait sa sympathie par des prévenances et attentions sucrées à lui seul réservées.Dès le lendemain il retourna au magasin sous prétexte que les souliers le blessaient légèrement et essaya une demi-pointure supérieure,tout en se rinçant l’oeil,comme la veille, en le laissant plonger dans le décolleté béant où se bousculaient en toute liberté deux splendides seins d’allure coquine,puis en le faisant errer plus bas,entre les genoux ronds délicieusement écartés,filer le long des cuisses lisses et blanches pour,enfin,le laisser effleurer délicatement le temple de Vénus en un cillement humide.Trois jours plus tard,il pouvait à loisir caresser,cajoler, bécoter ces charmants appas entr’aperçus,dans la minuscule chambrette que louait Anaïs,au cinquième étage sans ascenseur d’un immeuble situé à dix minutes à pied de son propre garni.La jeune fille était d’un gros appétit amoureux et ne se sentait satisfaite et comblée qu’aprés au moins sa troisième jouissance.A ce régime,pour faire face à la demande,il dut passer la surmultipliée qui,trés rapidement,ne soutint pas le tempo élevé et lui fit plier les genoux et demander grâce.Il coulait à vue d’oeil et son propre désir,pourtant ardent au début,se transforma en pénible et astreignante corvée,aprés quelques semaines de cet exercice physique éprouvant.Il comprit qu’il n’était pas apte à satisfaire les besoins de sa partenaire et essaya en vain d’espacer les rendez-vous,sous divers prétextes,mais Anaïs venait le relancer chez lui et il dut,à plusieurs reprises,essuyer quelques remarques désobligeantes de sa propriétaire,plus ou moins vexée et jalouse.En toute ingénuité,la jeune amoureuse lui avoua qu’elle n’avait pas connu avant lui une aussi agréable frénésie physique et qu’elle comptait bien rattraper le temps perdu.Il n’avait que quelques jours de répit tous les mois mais c’était insuffisant pour recharger les accus,d’autant plus que,prétextant n’être qu’une égoïste ne lui rendant pas le dixième du plaisir qu’il lui procurait,elle s’ingéniait ces jours là à lui faire des tas de cajoleries mignardes suivies de voluptueuses caresses sensuelles.Il ne savait plus à quel saint se vouer et ce corps charmant si attirant qu’il avait tant désiré au début,lui donnait maintenant la nausée.Il sentait croître en lui un rejet,une répugnance se transformant en une véritable aversion vis-à-vis de sa compagne.
Il avançait toujours et pataugeait dans la gadoue,tout absorbé dans ses pensées chagrines et vindicatives.Il n’avait pas de but et allait au hasard.Il sentit brusquement le froid lui mordre les mollets et monter jusqu’à ses genoux.Ses pieds étaient déjà glacés et trempés par la neige fondue.Il entendit à nouveau le bruit de succion encore plus incommodant que ses oreilles ne purent supporter davantage.Il ôta ses souliers sans même les délasser,en un geste rageur,et les pigea sur la fourche d’un arbre.Cela le soulagea un peu car il eut l’impression par ce mouvement effectué,de se débarrasser d’une partie d’Anaîs.Les fines semelles avaient rendu l’âme en douze mois,tout comme sa fiévreuse appétence vers elle s’était transformée peu à peu en un désir délitescent.
Il errait depuis un bon bout de temps le long des rues lorsqu’il s’arrêta soudain,indécis.Il ne s’était pas rendu compte que ses pas l’avaient conduit devant le magasin de chaussures,lieu de départ de son infortune.Bien entendu Anaïs ne s’y trouvait point puisqu’étant de repos et qu’il l’avait quittée deux heures auparavant.Par contre il aperçut Madame Darricault,habillée d’un tailleur trés strict de couleur bordeaux,qui essayait une paire du chaussures de même teinte,aux talons bottier.Machinalement,il entra dans la boutique et s’assit sur la banquette d’essayage en ne cherchant pas à cacher ses pieds recouverts de chaussettes boueuses,traouquées et dégoulinantes.Sa propriétaire le reconnut et devina tout de suite l’errance de sa pensée et le désarroi de son corps.Elle régla son achat et,pendant qu’on le lui empaquetait,elle s’approcha,lui prit les mains glacées dans les siennes,lui plongea son regard plein de tendresse dans les yeux et lui sourit affectueusement.Un certain bien-être coula en lui et il sentit une douce tiédeur envahir ses membres et son coeur.Il voulut expliquer mais elle lui apposa une main gantée sur les lèvres puis lui retira l’une aprés l’autre ses chaussettes,véritables gueilles terreuses.Elle demanda à la commerçante d’en apporter des neuves et lui en fit enfiler une paire qui lui semblèrent bien douillettes;ensuite,aprés un signe de connivence,elle fit présenter des souliers bas,de sport,dans lesquels il se sentit aussitôt à l’aise.Elle régla le tout,prit son paquet et lui tendit la main tout en le faisant sortir devant elle.Ils rentrèrent ainsi chez eux côte-à-côte,sans mot dire,elle trés droite et le regard devant,lui tête penchée et le regard au sol.Elle l’invita à entrer dans le coin salon où trônait,sur un piédestal d’albâtre,une grande poterie vernissée garnie d’un énorme bouquet de fleurs séchées.Elle lui indiqua de la main un fauteuil club en peau de vachette,prés du radiateur,puis s’esquiva.Lorsqu’elle reparut,elle avait troqué ses souliers contre une paire de mules en cuir rouge,à hauts talons compensés et sa veste bordeaux contre une veste d’appartement en brocart noir,orné de fins ramages et aux manches bouffantes.Elle portait un petit plateau laqué noir sur lequel une grande tasse en porcelaine de Chine,au décor rouge,était pleine aux trois-quarts d’un vin chaud parfumé à la cannelle.Il se laissait faire,éprouvant un bien-être grandissant.Sa rage désordonnée était tombée ,son pouls assagi et sa tête éclaircie;il était bien,son corps se détendait,ses muscles se dénouaient et il ne pensait à rien.Une fois encore,il tenta d’expliquer mais elle l’arrêta de nouveau de la main et lui dit qu’elle l’écouterait plus tard lorsqu’il serait tout à fait calme et reposé.Elle l’accompagna jusqu’à sa porte,lui dit quelques mots apaisants puis,spontanément,le baisa au front d’un doux et long baiser maternel.
Il prit une douche trés chaude,laissa couler l’eau longuement,puis se tamponna tout le corps avec une serviette éponge,se frictionna le cuir chevelu,lança le sèche-cheveux trente secondes et termina en s’aspergeant d’eau de toilette à la lavande.Il se sentit renaître,tout neuf,tout vierge;il se coula tiède et nu,entre les draps et,comme au temps où il était en pension au lycée,ferma les yeux sur l’image de BB déshabillée;ses quinze ans lui remontèrent à la gorge en un fougueux hoquet,son sang s’échauffa,les formes incomparables de la star si souvent étudiées s’imposèrent,si présentes qu’il étendit instinctive-ment la main.Aussitôt tout bascula:il se trouva agrippé par des doigts impatients,une bouche avide se colla à la sienne,une cuisse frémissante se coula entre ses cuisses,deux seins lourds mais fermes s’écrasèrent sur sa poitrine et une douce toison caressa son sexe.A son tour il s’amarra au corps nu étendu à côté du sien,le chevaucha en une folle cavalcade,en une étreinte passionnée,comme en un rêve,un rêve ancien enfin réalisé;son imaginaire l’entraînait loin,bien loin en arrière et il n’entendait pas la voix vibrante d’Anaîs,spalmodiant entre deux petits cris jouissifs:mon chéri,mon chéri,tu es revenu!!
Glossaire
Commise = Vendeuse
Morlingue = Porte-monnaie
Couler = Maigrir
Piger = Percher,jucher (par lancement) un objet sur un arbre,un toit,etc...
Traouquées ou trahouquées = Trouées
Gueille = Chiffon,guenille
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