samedi 20 février 2010

Agnès

Les larmes sourdent,amères,entre tes paupières mi-closes et diluent l’encre violette des mots affreux de la missive étalée sur tes genoux tremblants. La rupture est brutale et gonfle ta poitrine de sanglots contenus et étouffés.Les phrases sont entrées en toi comme autant de flèches empoisonnées,se fichant en ton coeur meurtri par ces blessures blanches.
Tu dérives parmi les vocables durs et blessants en essayant de te raccrocher à des souvenirs heureux encore tout chauds.Pourquoi,mais pourquoi donc,te répètes-tu,ne comprenant pas,ne pouvant d’ailleurs pas retenir et réunir deux pensées à la suite;tout est devenu flou et mou,indéfinissable,presque étranger et immatériel.Quelque chose se brise en toi et tout ton être se laisse soudain aller;tes larmes redoublent,deviennent brûlantes, sillonnent tes joues rosies et noient ces mots implacables que tu ne pourras même pas relire mais qui sont déjà incrustés dans la cire molle de ta jeune mémoire.
Tu es,Dieu merci ! encore une ingénue au physique agréable;cette première épreuve que subit ton adolescence te sera salutaire et trés bientôt il ne t’en restera plus aucun stigmate.Pleure tout ton soûl,personne ne te regarde.Cela ne servirait à rien que tu rages que tu insultes,tu es à un âge où la vengeance est encore inconnue et c’est trés bien ainsi.
C’est ton premier chagrin intime de jeune fille,ta première déception amoureuse et tu penses bien sincèrement que cela est injuste,que jamais tu n’as mérité une telle déconvenue car pour tes quinze ans idéalistes,les choses devaient naturellement avancer d’elles mêmes,sans à-coups et le bonheur de jour en jour aller grandissant,merveilleux.
Le bonheur ne se bâtit pas tout seul,il faut l’apprivoiser,savoir estimer sa valeur,deviner sa précarité,démêler sa complexité; ainsi,à partir de ses propres découvertes et connaissances,savoir le mériter en en payant le prix.Pleure ta désillusion et pose un pied sur ton amour-propre,dans peu de temps tu iras en paix. Sache,si tu peux m’entendre,que ce petit revers et d’autres encore à venir,te fortifieront et t’aguerriront en te permettant de réfléchir et de prendre conscience de toi et de ta valeur à son juste titre.
Mais à ton âge,en vérité,peut-on être prudent et doit-on être sage ?

dimanche 7 février 2010

Audrey

On sonne,il n’est pas encore sept heures trente du mat,qui donc me fait une visite aussi matinale,un releveur de compteur ? Je plie le journal,le pose,me lève et resserre la ceinture de ma veste d’intérieur.Trois coups secs frappés au marteau chahutent mon vieux coeur et font sursauter le chat qui aplatit ses oreilles blessées.J’ouvre,personne.Je me penche et aperçois devant la porte des voisins absents,une femme,jeune d’apparence,tenant dans ses bras repliés un grand carton à dessin.
_Il n’y a personne,c’est vous qui avez frappé ici ?
_Oui
_Eh bien,sachez que je ne suis pas sourd et qu’à mon âge je pourrais être encore au lit.
_Je m’excuse Monsieur,mais si je passe aux cliquettes,c’est pour avoir un maximum de chance de trouver les gens chez eux avant qu’ils soient partis à leurs occupations.A mi-journée ils sont souvent absents ou trés pressés et le soir fatigués.Je ne compte plus depuis longtemps les portes closes.Pour vous dire....
_Eh là ! doucement,arrêtez s’il-vous-plaît,je comprends toutes vos raisons,mais au fait,que désirez-vous ?
_Voilà,je suis dessinatrice.Je fais des esquisses à domicile puis termine au fusain chez moi: portrait,buste,en pied.Le nu est plus particulièrement ma spécialité.
_Ah ! bon,et qui dessinez-vous ?
_N’importe qui,Monsieur,à la demande.Tenez,puis-je entrer et vous présenter quelques dessins ? Et sans apparemment aucune gêne,elle entre dans le couloir,me laissant quelque peu interloqué.
_Voilà,nous serons plus à l’aise et à l’abri de cette petite bise piquante qui me fait souvenir que je n’ai même pas pris le temps d’avaler un café.
Vraiment,comme appel du pied,on ne peut être plus direct.Je dévisage un peu mieux la mounique qui me fait face:une toute jeune femme au visage ovale encadré par des cheveux courts couleur châtain foncé aux fines mèches rebelles,mangé par deux grands yeux gris trés beaux au regard vif,alerte,ne se posant que sur ce qui mérite d’être regardé.Vêtue correctement mais légèrement pour la saison,chaussée d’escarpins fatigués portant les marques boursouflées des gros orteils.
Elle déplie et étale devant moi quelques dessins qui sont,c’est certain,d’une bonne facture et dont l’un,particulièrement ressemblant,représente le buste d’une femme que je croise souvent lors de mes promenades dans le quartier.Comme je lui fais compliment de son travail,elle se redresse,me fixe de son regard clair qui passe du gris au vert,et me lance d’une voix quelque peu enrouée par l’émotion et un amour-propre écorché vif:
_J’ai fait six ans aux Beaux-Arts,Monsieur,et j’ai eu pour maître durant deux années entières Armand Sigognac.Ensuite,j’ai eu la chance de participer à l’élaboration de portraits d’artistes pour certaines salles de projection en province,mais la mode se tournant davantage vers la photo,la demande s’essouffla et je me suis retrouvée sans activité régulière,inscrite à l’A.N.P.E. J’ai décidé l’an passé de créer légalement mon propre atelier mais les aides reçues n’ont pu qu’éponger le montant de mon loyer et de ma nourriture,pourtant bien modestes l’un et l’autre.
_Voulez-vous un bol de café? Je viens d’en faire il y a moins d’une heure.
_J’accepte volontiers avec plaisir,car mon sandwich de hier midi est descendu bien bas ! J’étais un peu décontenancé par cette apparente franchise et ce second appel du pied.


Glossaire

Aux cliquettes = A potron-minet, aux aurores.

Mounique = Femme vive, délurée,symphatique.

A.N.P.E = Agence nationale pour l’emploi.