Juillet 1938
Je suis parti trés tôt en ce matin maussade, sac au dos et bâton à la main, sous une fine bruine voilant les alentours comme un jour de Toussaint. Le poncho bat mes flancs et mes lèvres crachotent des insultes au vent, tandis que mes souliers barbotent en des pas hésitants. Mes premièrs congés payés ! Deux semaines récompensant une année de labeur passée en verrerie dans le bruit infernal et l’accablante chaleur. J’ai seize ans et veux découvrir le monde que je ne connais point si ce n’est quelques arpents chez moi et en Gironde.Apprenti en pension j’ai laissé mes parents dans la vieille maison où j’ai grandi, enfant, à deux cents kilomètres sur le causse infertile, au-delà de vaux et de monts dont les silhouettes en ma mémoire, défilent.Sans en avoir parlé je veux que leur surprise soit aussi forte qu’espéré mon désir d’aller les embrasser puis de revenir comblé de cette folle entreprise.
Un vent fort d’océan, au goût d’algue et de sel, chasse des nuées galopantes tels des moutons peureux mordillés par les chiens, dans un ciel rosissant sous les rayons timides d’un soleil se levant tout brouillé et livide. Mon pas est assuré en traversant Garonne sur le vieux Pont de Pierre au pavé tout mouillé, laissant derrière moi la grande ville atone où grouille pourtant déjà la vie tout au long de ses quais. Par la rive droite je longe la rivière bordée de grêles pontons emmêlés de filets et de jolies campagnes, ces demeures cossues de bourgeois bordelais qui voient aux équinoxes passer le mascaret, cette vague grondante au début des marées.
Le ciel s’est dégagé, un chapeau de gendarme y apparaît, tout bleu.Il ne bruine plus et j’ôte mon poncho. C’est le mois de juillet et je suis heureux. La terre chaude fume en des buées légères s’écharpant mollement. L’île d’Arcins, refuge pour oiseaux migrateurs, est déjà loin derrière et je vais vers Latresne, traversant le palus. Je grimpe à mi-coteau où débute la vigne dont les plants de merlot en bon ordre s’alignent, pour découvrir Bordeaux et son plan curviligne. Je reste stupéfait devant cette étendue que souligne à mes pieds le grand fleuve boueux, barrée à l’horizon par le vert océan de la forêt de pins qui s’offre à ma vue.
Je reprends le chemin étroit, dit de crêtes, qui mène à Camblanes et à son colombier, bâti par le Duc d’Epernon, qui abritait jadis mille paires de pigeons. Une dernière fois je regarde le fleuve tout piqueté de gabarres ventrues qui, nonchalamment, sur le flux descendant se meuvent et semblent passer un à un tous les petits ports en revue. J’allonge le pas sous un soleil tempéré et, de dos de moutons en vallons, je fonce sur Créon. Je me repose un peu sous les couverts à arcades de la place carrée de cette bastide anglaise. Je bois à petites gorgées l’eau fraîche d’une fontaine adossée à l’angle d’une androne.
Je décide de poursuivre jusqu’à La Sauve Majeur pour y passer la nuit. J’y parviens au mitan de l’aprés-midi, quelque peu fatigué et les pieds échauffés par une ardeur trop vive à vouloir avancer. Il faudra que je freine cet entrain si je veux atteindre le but encore lointain. Je dépose mon sac à l’auberge, ôte mes gros souliers et mes chaussettes en sus, sombre dans un demi-sommeil dont je n’émerge qu’au son des cloches annonçant l’angélus. La soirée est douce. Le clocher octogonal qui domine les ruines, éclaboussé encore de rayons fauves, flamboie, roussit et enflamme la vieille abbaye d’où surgissent comme des fleurs d’admirables chapiteaux romans. Combien de pélerins se sont-ils arrêtés au cours des siècles lointains, allant à Compostelle par le si long chemin, pour y faire bénir seul ou en famille, bourdons, panetières et coquilles. Tout respire la paix, tout semble serein, seuls, quelques moineaux piailleurs picorent du crottin.
Debout à l’aube blanche, tout mon corps reposé, je repars et enclanche une allure dosée. Parvenant à Targon sous l’aurore levée et le chant de vieux coqs enroués, aux laudes du réveil où les fenêtres s’ouvrent, embuées de sommeil que les volets découvrent. Les croupes sont boisées et les vallons humides exhalent un brouillard de vapeurs translucides. Tout invite à la joie. Je me mets à chanter et mon ranz se déploie dans un air bien léger. Perché sur sa motte, Montignac aux aguets, curieux me semble-t-il de se voir traverser par un jeune inconnu au paraître étranger, écarte ses rideaux, fait rentrer ses poulets. Qu’importe ! Le soleil suit sa course, irradiant les poussières suspendues dans l’air pur, inondant de lumière les lourds épis barbus, dardant de fins rayons sur les trous d’eau perdus, étonné de pouvoir s’y mirer, auréolé d’azur. Sur le chemin pierreux, exalté par l’air vif, je fais trois pas de danse, tout joyeux, guilleret; sur toutes les hauteurs les moulins bien dréssés me donnent la cadence de leurs ailes éployées. La vigne est là, omniprésente, et semble encore gagner du terrain sur ce terroir propice à tous ces ceps tordus, qui donnent de beaux grains; la grappe est bien fournie et se dore au soleil, espérant pour septembre offrir un jus vermeil.
Arrivé à Coirac je vais droit m’abreuver à la source connue pour ses nombreux bienfaits, car les dons guérisseurs de son précieux breuvage, attirent les malades en longs pélerinages. Je repars rafraîchi sur un herbeux chemin, poursuivi sans raison par de rouvieux mâtins; je lève mon bâton et comme par miracle, cette bande galeuse reflue en débâcle. Puis voilà Castelvieil dont la modeste église, s’orne d’un somptueux portail, large, profond de cinq voussures en plein cintre sur les rouleaux desquelles on peut notamment voir les Vertus terrassant les Vices. Ces femmes, belles et victorieuses, foulent de leurs pieds, serpents et autres bêtes affreuses.Sur un autre rouleau se déploie le Zodiaque, calendrier des travaux tout au long de l’année; personnages, animaux, outils et symboles, s’entrecroisent et se mêlent comme s’ils avaient vie. Debout prés du moulin je parcours du regard ces doux vallonnements et la houle des vignes, qui doivent aux vendanges, retentir de cris et de rires. Au lointain de ce vaste territoire, vers la Benauge, les collines se dressent, coiffées de leurs clochers entourés de cyprés, paysage de Toscane en pays bordelais. Je suis au milieu du vignoble, la vigne est partout, s’étend, coule sur les versants, remonte sur les croupes, toujours exposée au soleil, envahit bosquets et bois petits, landes et pâtis, cultures et prairies, jusqu’aux quatre portes de Sauveterre-de- Guyenne, autre bastide anglaise, jalouse de sa place à couverts. J’ai une adresse où pouvoir dormir, donnée par un copain apprenti.Sa tante avertie, m’accueille à bras ouverts. Quel réconfort !Je remercie. Tout mouillé de sueur je plonge dans l’eau de la baille, barrique coupée en deux par son milieu et, dans la cour à ciel ouvert, je me lave et m’ébroue comme un jeune chien. La tante m’a certainement vu, car toute rouge encore, d’un grand éclat de rire, me présente au mari qui, sans autre façon,muni d’un seau d’eau et d’un savon, va prendre possession de la salle de bain maison.
Me voilà reparti le lendemain matin, mon sac bien garni d’un gros pâté, de trois boudins et par dessus, en travers, une miche de bon pain. J’ai dormi dans un lit moelleux, déjeuné d’un bol de lait crémeux pour faire descendre une soupe épaisse aux haricots acompagnés d’un manchon de gigot. J’ai serré en homme la main rugueuse de l’oncle et fais claquer deux grosses bises sur les joues fraîches de la tante. Maintenant, heureux comme un pinson des vignes, je chante à tue-tête : “Sont les filles de la Rochelle, qu’ont armé un bâtiment, qu’ont armé un bâtiment, pour aller .....” L’orchestre est dans le ciel avec le gazouillis sans fin des hirondelles et les longs cris acérés des martinets, qui déchirent l’azur de toutes leurs ailes en rendant ainsi l’air bien plus léger.
Déjà au loin se dessine, sur son vertigineux éperon rocheux, la bourgade fortifiée, ancien castrum romain, de Castelmoron d’Albret, chef-lieu à la Révolution, d’un canton nain. C’est la plus petite commune de France qui, passée sa porte du moulin, offre avec exubérance, surplombant le caillouteux chemin, ses vieilles maisons aux galeries de bois superposées, bâties sur des remparts aux vestiges écornés. Tout en bas, comme dans un écrin, "le prés aux ânes", dont l’herbe grasse et drue rappelle un tableau angevin, invite à rafraîchir et reposer la vue. Un char à boeufs lourdement chargé me croise en couinant et grinçant de ses épaisses roues, aux bandages de fer, tandis que le fouet sifflant du jeune bouvier zèbre l’air. Les mufles des animaux d’où pendent de longs filets de bave, sont recouverts de protège-mouches, sortes de résilles tricotées en gros fil de coton, accrochés aux cornes et chacun orné de pompons.
Le vignoble s’éclaircit, des bosquets ça et là mitent le paysage vinicole; c’est la fin de l’Entre -Deux-Mers, cet océan de vignes entre Dordogne et Garonne. En traversant l’un de ces petits bois, j’emplis mon chapeau de fraises sauvages au parfum si subtil. L’air est frais. Je fais halte, assis sur un vieux tronc abattu par le vent un jour de grand péril. Sur une épaisse et large tranche de pain prélevée à la miche, je maintiens du pouce un morceau de boudin, tandis que du couteau tenu dans l’autre main, j’y découpe une rondelle à chaque bouchée nouvelle. Au bas de Monségur, l’eau froide d’une fontaine alimentant le lavoir communal, rafraîchit mes bras et mon visage. Deux femmes sont à la peine, donnant de grands coups de battoir sur des draps en toile métisse, épais et lourds, qu’elles vont étendre sur l’herbe du pré, afin qu’ils soient d’une blancheur éclatante et sentent frais la menthe foulée. Je monte à l’assaut de la bastide aux quatre portes dominant le Dropt. Elle eut dès le quatorzième siècle ses consuls et son prévôt. Je déambule à l’ombre des couverts de sa grande place rectangulaire, redescends par une ruelle bordée de maisons séculaires à étages en encorbellement, traverse la rivière aux eaux claires par un vieux pont gothique , brûlé par un soleil flamboyant, et continue ma course chaotique à travers prés, à travers champs. Je retrouve le Dropt lové au pied de Duras, servant de frontière départementale. En levant les yeux, j’aperçois, cent vingt mètres plus haut, le château accroché à un éperon du plateau, dominant la large vallée de la rivière et , dans le lointain immobile, vers le soleil couchant à la déclinante lumière, la vaste et limoneuse vallée de la Garonne, si calme, si fertile, entre Marmande et La Réole.
Je découvre un local en partie désaffecté, ancien soi-disant hangar aux grains où deux à trois châlits s’entassent aux côtés de paillasses bourrées de crin. Muni d’une couverture fournie par le garde-champêtre, vieil homme aimable à qui j’ai promis de la lui ramener le lendemain matin, je me couche à l’heure des poules aprés avoir mangé et soigné mes ampoules; percées d’une aiguille en y laissant un bout de fil, la sérosité s’en écoulera sans péril de voir ces petites plaies ennuyeuses, devenir par la suite douloureuses. Aprés un rapide calcul, si je veux réussir mon entreprise, il faut que par le cumul, en huit jours je concrétise, le parcours que j’ai à faire pour rejoindre père et mère; donc trente kilomètres à parcourir journellement sont nécessaires pour arriver au bout de mon aventureux itinéraire.
Pommade sur les blessures, sans faire de toilette, j’ai remis la couverture sans tambour ni trompette, à l’homme abasourdi de me voir partir ainsi dès potron-minet, sans avoir déjeuné. L’aube dégringole à travers taillis et vignes, les bras des arbres au bord du plateau semblent me faire des signes dans un ciel gris strié de lueurs rosâtres; je vais ainsi dans une atmosphère douçâtre, à courtes enjambées sur une sente mal tracée, rejoindre en contrebas la rivière qui serpente en un long pointillé de lumière, bordée de trembles, de peupliers et de saules, branches entremêlées en une bruissante farandole. Le village est maintenant loin derrière, toujours aussi haut perché sur son éperon , semblant se dresser en un équilibre audacieux, mais pourtant uni étroitement au firmament et accroché à la terre fermement. La chaleur emmagasinée depuis plusieurs jours est déjà là et la nuit ne fait pas baisser la température des thermomètres des alentours. Tout en pensant qu’il me faut avancer si je veux éviter les heures chaudes de l’astre roi à son zénith, j’arrête la marche, pose mon sac à terre, me déshabille et, nu, pique une tête dans la fraîcheur de l’onde, satisfaisant mon irrépressible prurit. Savonné, rincé, séché, mon corps propre et délassé se réjouit encore plus à l’odeur du pâté.
Splendeur ! Le soleil levant lui aussi se dévêt du manteau de la nuit, rougeoie à l’horizon de son sang reposé, traque les ombres qui s’enfuient, se dresse au-dessus du coteau plus encore, s’enflamme enfin en lançant dans le ciel une poussière d’or. Trois heures plus tard je passe Miramont de Guyenne d’un pas bien cadencé, en suivant la Dourdenne, ayant abandonné le Dropt en aval, du côté de Nicaud. Tout un troupeau me regarde passer Deux à trois bêtes se mettent à meugler puis, curieuses, s’approchent toutes de la clôture, naseaux humides, faisant bordure pour saluer mon passage discret, rassuré tout de même par les fils barbelés. Prenant comme un grand mon courage à deux mains, j’arrache une poignée de luzerne dans le champ voisin, la tends avec timidité vers les langues râpeuses, mais quelle dérision, car même une faucheuse à son plein rendement ne pourrait satisfaire ces gentils ruminants. Un nuage de taons enveloppe les bêtes, bourdonne à chaque coup de fouet que lui donnent les queues, se repose aussitôt en ronflant sur les têtes, cerclant d’oeillets sombres tous ces grands et doux yeux.
Je marche et marche encore sans plus trop regarder les collines, les croupes arrondies, la mollasse affouillée que ravinent les nombreux affluents des deux grandes rivières, sculptant depuis des siècles des vallées régulières, dominées parfois de quelques buttes arides couronnées bien souvent de villages bastides. Monbahus enfin au loin, se dessine sur sa butte perché. Le village domine de ses cent trente mètres de petites vallées où la brume de chaleur, d’une épaisseur bleutée, rappelle des feux d’herbes sèches, les soirs de jours d’été. J’y arrête mes pas, tout suant et fourbu mais tellement heureux du chemin parcouru. Je ne regrette pas de voir au loin Cancon, trente-cinq kilomètres, c’est plus que de raison. De petits chemins creux en routes empoussiérées, de sentiers tortueux en ravines encaissées, j’ai marché tout le jour jusqu’à son crépuscule, sous un soleil de plomb, sans être ridicule. Je tends l’oreille au murmure d’une source bien vive qui va me permettre, pour sûr, de faire un semblant de lessive. J’ôte mes vêtements tout mouillés de sueur, enfile ma rechange fleurant la bonne odeur, savonne, rince, étends chemise, short, chaussettes, comme fanions au vent un jour de grande fête. Je m’installe à demeure trouvant le lieu joli. Le murmure du vent, des bruits d’ailes et de feuilles, des soupirs prolongés et de tout petits cris, peuplent les environs que le silence effeuille. Sur ma tête ravie, les étoiles filantes, tracent à l’infini des routes innocentes que mes rêves d’enfant emprunteront un jour, pour aller de l’avant et rencontrer l’amour.
J’ai bien dormi ma foi, mes seize ans y sont pour quelque chose. Je récupère mon linge sec, fait ma toilette de chat à la source et démarre en traversant le cimetière tout en me demandant si tous ces frôlements, ces soupirs, ces murmures entendus, ne venaient pas de là.Quatre à cinq grands arbres effeuillés par le vent, un mur d’enceinte en pierre grise, moussu, en partie éboulé où s’accrochent quelques pieds de joubarbe, des grilles rouillées, des croix penchées, fatiguées sans doute pour l’éternité, me prouvent que ceux d’ici ne sont plus visités. Tant mieux, car ils reposent en paix avec vue imprenable sur un moutonnement verdoyant de coteaux tout bossus où quelques buttes, çà et là, à l’érosion plus lente, se dressent environnées de vignes devenues rares, de champs de blé, de seigle, piquetés du rouge des ponceaux, de carrés de tabac aux larges feuilles odorantes, de bosquets claisemés, de tuiles rouges des hameaux.
Je coupe à Cancon la Nationale 21 qui relie Agen à Limoges. Le paysage reste attrayant car diversifié, mais prairies et pâturages se rapetissent, la vigne s’accroche encore ici ou là, les vergers s’éclaircissent, les bois se peuplent de châtaigniers, des plaques calcaires affleurent mais dans les creux des valllons de multiples cultures, véritables damiers, quadrillent les bas-fonds où les rivières coulent entre des alignements de peupliers, de saules et d’aunes. C’est le nord du Lot-et-Garonne jouxtant le sec Quercy et le Périgord noir. Voici Monflanquin, dressé à cent quatre-vingt mètres sur sa colline, surveillant au nord-est le château de Biron, mais aussi ses voisines Castillonnès, Villeréal, Villefranche, Monpazier, Villeneuve, toutes belles bastides, ses soeurs des environs. Les vieilles maisons aux toits de tuiles rondes s’alignent tout autour de la place, dominant les couverts et leurs belles cornières, s’arc-boutant à la pente avec audace. L’église à la façade fortifiée, permettait en cas d’alerte de s’y réfugier. La Lède, gros affluent du Lot, entaille le plateau et encaisse des gorges profondes, offrant de merveilleux tableaux à mon regard émerveillé qui vagabonde. Mais il faut repartir, arrêter de rêver, l’étape n’est pas terminée.
Il fait chaud, presque lourd, pas de vent et point d’air. Je ne perçois aucune présence. En un mot, ce parcours devient harassant, presque l’enfer dans un étonnant mais trés pesant silence. J’arrive à Monségur avec Fumel en point de mire. Que c’est dur tout à coup, lorsque l’espoir chavire ! A l’auberge on me dit que durant la nuit le temps va basculer et l’orage éclater, car toutes ces fulgurations qui illuminent le ciel sans arrêt, l’annoncent. Je me couche trés tôt avec le moral en berne et dans mon ciboulot roulent des pensées bien ternes. Au milieu de la nuit, j’entends dans mon sommeil, de curieux miaulements me mettant en éveil: c’est le vent traversant la tuilée. Par instant, les grincements des troncs plus ou moins torturés, les gémissements des branches vrillées, les claquements de celles qui, mortes, sont cassées, mais plus lugubrement encore, les sifflements de la houle dans les cimes échevelées, me font frissonner.
Au petit matin, plutôt par habitude que par désir, c’est avec hébétude et de bien gros soupirs que je reprends la route, car au fond de moi-même, je doute. La nuit accouche d’une aurore venteuse, ni brune ni grise mais dense et gorgée d’eau. Le vent fatigué de sa nuitée hargneuse, ne hurle plus mais enlace, pactise, pétrit, se secoue, se relâche et revient , rageur, en sifflant comme dix harpies sur ce jour terne, blafard, qu’il veut mettre en charpie. Il ne pleut pas mais tout semble mouillé. J’emprunte un layon au milieu de bruyères qui égouttent leurs perles sur mes souliers cloutés. Au sortir du bois, mon regard découvre des lambeaux d’écharpes de brume accrochés à chaque épineux, au moindre petit rouvre, s’effilochant au travers des taillis et des haies, caressant dans leur mouvance ouatée le haut des herbes folles, prêtant à ce paysage irréel et fantasmagorique, un pôle où trolls et elfes evanescents, apparaissent magiques et dansent aux bras de farfadets agiles. Mon esprit est parti au royaume des fées. Rêver c’est bien, marcher c’est mieux.
Je traverse Monsampron-Libos, dominé par son église romane et suivant sans biaiser mon ténu fil d’Ariane, arrive droit au Lot en laissant sur la gauche Fumel l’industrieuse, ses odeurs, ses fumées, ses hauts-fourneaux et son minerai. Je passe sur la rive droite à Condat et un kilomètre plus loin, dans le département por- tant le nom de la rivière. Je monte à Cavagnac, perché à deux cent-huit mètres,pour apercevoir les premiers cingles du Lot.Tout est verdoyant et je peux me rendre compte à vue d’oeil, qu’il y a davantage de chemins communaux, de petites voies vicinales reliant les hameaux et les bourgs entre eux, que signalés sur ma carte routière. Je n’ai pas l’intention de zigzaguer en suivant plus ou moins les méandres, mais d’aller au plus court.Que de temps et de persévérance a-t-il fallu à la rivière, toute dorée en ce moment par le soleil revenu et qui fume comme une soupe chaude, pour se frayer un passage au travers des causses quercinois. Le moral est remonté et le coup de bambou effacé. Tout est beau et riant, la riche campagne déploie les alignements impeccables des pieds de tabac et des ceps de vigne plantés au cordeau. Les vergers assez nombreux mais de dimensions modestes où pruniers, cerisiers et pêchers prennent petit à petit la place des châtaigniers et des noyers. Au bord de l’eau, ce ne sont que jardins maraîchers se succédant. Plus en retrait, sur de larges terrasses, champs de maïs pour la volaille, plantes fourragères pour le bétail et prairies s’entremêlent. Toutes les nuances de vert sont représentées.
J’arrive à Puy-Lévêque tout étagé en terrasses au-dessus de l’eau. Ses vieilles maisons de pierre ocre s’illuminent aux rayons obliques du soleil déclinant. Le puissant clocher de l’église fortifiée s’élève haut et fait pendant au donjon, vestige de l’ancien château. A la sortie du bourg, un cycliste courbé sur un tandem me dépasse et s’arrête plus loin, son pneu avant percé. Je l’aide à réparer. C’est un jeune mais plus âgé que moi. Apprenant ma destination, gentiment il m’invite à prendre possession du siège arrière vide. Les cinq kilomètres jusqu’à Prayssac sont vite avalés malgré plusieurs raidillons.Nous voici chez ses parents, maraîchers du cru. Je ne veux pas entrer mais devant ce refus, il s’adresse au papé, lui disant tout de go: “il arrive à pied de Bordeaux”. Alors, le grand-père debout sur le trottoir, sourit des trois dents qui lui restent, me saisit par le bras et d’un simple geste m’invite à m’asseoir. Les parents sont de braves gens qui veulent me gaver car à cet âge, disent-ils, sur les chemins on ne doit pas tous les jours manger à sa faim. La soupe épaisse, fumante, qui fait tenir son homme debout, puis le chabrot en appétence, vous ravigotent un bon coup. Jambon frit, salade aux noix, fromage et fraises du pays, vraiment, il y a de quoi ! Le papé s’impatiente car il veut me conter toute son expérience de patron batelier :
_Tout au long des rivières, principaux affluents de la toute première venant du Val d’Aran, les petits ports fleurissent et au bord de leurs quais tous les bateaux esquissent un grand corps de ballet. Sapines et gabarres emplissent cales et soutes du fer, du bois, du charbon venant des ségalas, outre le blé, la laine et les vins des causses, ou bien déchargent, venant de Bordeaux, épices, sucre, sel, tissus, poissons séchés et vins du bordelais. Intense activité tout au long de l’année pour la batellerie qui trouvait sa main-d’oeuvre dans la paysannerie. A Bordeaux, Bègles ou Bacalan, nos bateaux accostent savamment, serrés les uns contre les autres, attendant patiemment que les grues et dockers vident enfin leurs flancs. On recharge toujours avant d’appareiller à la marée montante, mais avant on fait un tour dans les bistrots du port, sans perdre contenance. Ah ! Bordeaux !!
Le vieil homme rêve à sa jeunesse heureuse. Je couche au grenier sur une paillasse garnie de feuilles de maïs qui crépitent à chaque changement de position.
J’ai mal dormi, ayant trop mangé hier au soir, et le petit verre de marc que le papé a tenu à me faire avaler n’a pas arrangé les choses. Tôt levé, tôt parti, j’ai pris la direction de Luzech où j’ai l’intention de changer de rive. Bâti sur un isthme formé par la presque parfaite boucle d’un méandre et depuis la nuit des temps fréquenté par l’homme, le petit bourg s’abrite à l’ombre de son promontoire central que le Lot a contourné en créant l’un de ses plus beaux cingles. Beaucoup de choses à voir sans doute mais je n’ai plus le temps car il me reste encore à parcourir une soixantaine de kilomètres pour arriver à bon port, soit deux pleines journées pour revoir la maison où je suis né. Je dois même éviter Cahors que je connais d’ailleurs. A mi-journée, je suis aux environs de Villesèque. Le paysage a changé complètement.Les hameaux sont trés disséminés et s’abritent du vent du nord aux pieds des plateaux. Les arbres, plus rabougris que dans la large vallée, s’agrippent de toute la force de leurs racines crochues aux pentes raides, cherchant prise dans la terre rare, d’entre les éboulis. Je casse la croûte au bord d’une friche où quelques vieux ceps tourmentés disparais sent dans de hautes herbes, des chardons velus et des ronces griffues. En contrebas, sur d’assez grands espaces courant à l’infini sur les plateaux calcaires, escarpements et ravins s’entrecroisent et abritent de maigres genêts finissant de fleurir en modestes coulées d’or en fusion. Sur ces terrasses crayeuses rapiécées de toutes parts de petits champs de seigle, se décèle la sécheresse dépouillée de friches stériles aux terres âpres de bruns brûlés. Penser qu’à quelques heures de marche, du pays d’où je viens, c’est le vert paradis, diamant dans son écrin et qu’ici c’est tristesse et désolation, pas tellement loin en fait de ma maison.
Je repars et avance à nouveau face à un méchant vent levé, sec et chaud, desséchant l’atmosphère et les lèvres, soufflant à hauteur d’homme et assoiffant la terre. Du côté des Roques, au nom prédestiné, j’ai perdu mon chemin et ne peux m’orienter car étant dans un creux mon regard cherche en vain une issue en ce lieu. Il faut m’élever. Une paire d’heures plus tard, une route goudronnée s’offre à moi. Je la suis un moment jusqu’à un carrefour :tout droit,Cahors à quatorze kilomètres et Lalbenque à dix-huit sur le côté, avec détour. Je choisis la seconde indication mais partant en droite ligne je sais avec raison que même rectiligne mon élan n’ira point jusque là. Je me repère au soleil déjà bas et par une sorte de piste, ancienne draille sans doute, je reprends, fataliste, ma longue et pénible route. Ce pays est vraiment désertique, je ne vois ni de prés, ni de loin, aucun chien famélique, même pas un chrétien. Des friches qu’entourent de petits murs de pierres entassées prouvent que patiemment des champs furent épierrés. Seule de temps à autre, une gariotte en partie éboulée atteste de l’abri bâti par des bergers. J’en vois une à ma droite qui semble encore entière, j’y entre en me courbant puis obstrue aux trois-quarts l’entrée avec des pierres que j’y trouve dedans. Le crépuscule jette un dernier rayon purpurin, le silence est total et la fatigue assomme d’un sommeil trés soudain l’enfant qui se croyait surhomme.
Je suis tout courbatu et de méchante humeur car j’ai soif et j’ai faim et ne sais où je suis. Je ne distingue qu’une faible lueur par le trou d’aération de mon précaire abri. Je sors dans ce glauque matin où la fraîche tombe sur les épaules, grignote un vieux quignon de pain en rêvant de profiteroles, une des spécialités culinaires de ma mère, sucrées ou salées, au chocolat ou au fromage, qu’elle sert à tous les anniversaires des petits et des grands. Que la vie est dure en ce début de jour, terminerai-je enfin l’interminable parcours ?Ma gourde est vide d’eau, mon ventre crie famine, c’est le bout du rouleau et j’ai bien triste mine.
Passant par Lalbenque, j’y prends mon déjeuner : grand bol de café au lait et nombreuses tartines beurrées, ça va mieux. A ventre rassasié, regard plus assuré. J’entre dans mon pays que l’on appelle causse, mais un causse nourri de bonne terre arable permettant des cultures diverses. Le jour enfin levé dirige bien mes pas. Mes pieds “ sentent “ le sol, mes narines frémissent aux effluves connus qui flottent dans l’air léger. Le soleil éclaire le paysage familier d’une douce lumière. Les premiers pigeonniers, l’orgueil de la région, me semblent encore plus beaux. Les maisons “ à hauteur “ me sont à nouveau familières, bien carrées, bien ancrées, enfin bien accueillantes. Les hautes futaies du bois de Grézal qui m’effrayaient gamin par leurs ombres profondes jamais pénétrées par le soleil, et qui abritent tout un peuple inconnu, pleurent de toutes leurs gouttes sur mes anciennes peurs. Je passe par les mas de Vers, de Rol, de Piccoz, de Vaux, des Rougeon, esseulés mais si beaux parmi les épis vert-gris du seigle, vert-bleu de l’avoine, vert-jaune du blé et vert-doré de l’orge.
A Vaylats, midi passé, je me réconforte d’une épaisse tranche de pain prélevée à une tourte, tartinée d’une bonne couche de pâté de campagne parfumé à la truffe, et d’un verre de vin. Depuis Bach j’aperçois le clocher de Varaire, but de mon périple, lieu de ma maison. Que la campagne est belle, que la vie est joyeuse. Oubliés les peurs et les soucis d’une nuit malheureuse, les sentiers malaisés, les terres assoiffées, les ampoules infectées, le goût de la poussière. J’écoute avec ravissement le murmure du vent caressant la ramure, les chuchotis riants de l’eau dans les pâtures et le chant des oiseaux célébrant la nature.
Que c’est doux, que c’est bon aprés un long voyage
de revoir tout cela, quelque peu oublié,
de recevoir enfin en un vibrant hommage
les bras de ses parents comme un hâvre douillet.
de revoir tout cela, quelque peu oublié,
de recevoir enfin en un vibrant hommage
les bras de ses parents comme un hâvre douillet.
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