Nicolas garde son troupeau sur la lande, aux abords de l’étang de Boustous, en cette belle fin d’aprés-midi de septembre. Son chien Tim, bâtard pyrénéen au poil épais et frisé, assis sur son cul, tire la langue et halète avec bruit tout en surveillant les bêtes. Le soleil descend au travers d’une légère brume de chaleur dégagée par l’eau. Tout est calme. Le berger boit à la régalade une bonne giclée de piquette tenue au frais dans une gourde en peau de chèvre, puis offre à son chien dans le creux de la main, une lampée d’eau tièdie versée d’un bidon métallique.
Soudain, les moutons se bousculent et refluent en désordre vers leurs gardiens tandis qu’un vol de colverts s’élève au dessus des jaugues avec un bruit de drapeaux claquants au vent. Le chien aboie bref puis grogne sourdement. Nicolas, grand jeune homme de vingt-deux ans, se dresse d’un seul mouvement et cherche du regard ce qui peut bien effaroucher les animaux. Il aperçoit par côté de la nappe d’eau une forme légère, floue, qui avance dans le halo rougeoyant du couchant.
_ “Hé, là-bas ! restez où vous êtes, sinon vous allez vous enfoncer jusqu’aux genoux dans la vase.”
Laissant son troupeau redevenu calme à la vigilance de Tim, il contourne par la gauche en prenant au large, le bord de l’étang le séparant de l’apparition et se trouve bientôt face à une jeune fille immobile, vêtue d’un tee-shirt blanc orné en pleine poitrine d’une grosse rose rouge, d’un short trés court en toile de jean aux bords effrangés et chaussée d’espadrilles bleu ciel toutes maculées de boue noirâtre. Elle tient dans sa main droite un énorme bouquet de bruyère callune dont le gris pourpré est égayé par le jaune éclatant de quelques iris d’eau tardifs. Ses cheveux longs, d’un blond de paille clair, sont relevés en un chignon dégageant une nuque fine et haute. De ses yeux verts, plissés, elle regarde venir à elle ce grand garçon.
_ “Bonjour , “dit-elle
_ “Bonjour,” répond Nicolas, la gorge légèrement nouée devant cette belle fille aguichante en son accoutrement de touriste égarée.A coup sûr, pense-t-il, elle n’est pas de la région car les mouniques par ici sont plutôt brunes aux yeux noirs.
_” Qui es-tu, d’où viens-tu ? “ demande-t-il
_ “Je suis Caroline et viens du camping de Pompanne où j’ai laissé ma famille au moment de la sieste en partant à vélo par la piste cyclable qui mène à Brousseau. Je me suis arrêtée pour cueillir ce bouquet et me suis trop éloignée pour retrouver mon vélo et la piste. Je marche depuis plus de deux heures sans savoir où je me trouve et suis crevée.”
_”Hé bien ! dis donc, tu as fait un sacré bout de chemin car ton camping est à environ huit kilomètres d’ici; si tu veux je vais rentrer mes bestiaux plus tôt que d’habitude et te ramener en mob jusqu’aux tiens. Demain tu pourras aller chercher ton vélo par la piste.”
_ “D’accord, tu es chouette , et beau garçon en plus “, ajoute-t-elle. Nicolas rougit sous le compliment.Aucune fille de sa connaissance n’attaquerait un garçon de cette façon là, même l’Adine pourtant délurée qui n’a pas froid aux yeux.
Ils rejoignent le troupeau bien groupé sous l’oeil attentif de Tim qui s’approche et flaire l’inconnue. Un quart d’heure plus tard ils arrivent à la bergerie où Nicolas, aidé du chien qui mordille quelques pattes traînardes, y parque les moutons, verse plusieurs seaux d’eau dans une grande auge en ciment et éparpille deux poignées de gros sel sur quatre pierres plates. Il ressort, referme la porte et tire un dernier seau du puits, ôte sa chemisette, s’asperge le torse, les bras et la tête puis s’ébroue, tout rafraîchi. Il va se saisir d’une serviette éponge dans la cabane peu éloignée de la bergerie et s’essuie tout en revenant vers le pas de la porte d’où il aperçoit Caroline, poitrine nue, s’asperger comme il vient de le faire. Bien entendu, des poupes à l’air, il en a vu d’autres car elles sont nombreuses sur les plages toutes proches.Même des nus intégraux dans les coins un peu sauvages sont monnaie courante; mais là, comme ça, en tête-à-tête, sans se connaître !
_”Eh, Apollon ! passe-moi ta serviette, s’il-te-plaît.” Elle s’essuie à son tour longuement, par petites touches, comme chatte à la toilette, caressant au passage ses tétons durs et ronds; elle dénoue enfin son chignon et sa chevelure se déploie en tombant dans son dos telle une cascade dorée. Le pauvre Nicolas prend des couleurs comme fruits bien mûrs, pendant que Caroline entre dans la cabane.
_ “Dis donc, tu couches là dedans ? “ s’exclame-t-elle en apercevant une paillasse sur laquelle est déployé un sac de couchage usagé.
_” Oui, parfois, quand j’ai de quoi manger et que je sens que la nuit sera belle, je ne rentre pas au village. Bon, tant qu’il fait encore bien clair, veux-tu que je te ramène ?”
_” O.K, “ et elle enfourche aussi sec la mobylette que tient Nicolas. Aprés avoir attaché dans son dos et à la ceinture du short son bouquet avec une ligasse, elle plaque ses mains devenues libres à même la peau, sous la chemisette de Nicolas qui tressaille à ce contact et démarre. Le trajet est vite avalé.Arrivés devant le camping, Caroline saute prestement à terre, s’approche de Nicolas et lui donne un baiser léger sur la bouche.
_”Ciao ! et merci, beau gosse. “ En deux bonds de gazelle, elle disparaît. Le garçon, tout jouasse mais ému et brouillé intérieurement, patiente quelques minutes pour que s’apaisent les battemens de son coeur et ralentisse le sang dans ses artères,avant de faire demi-tour.Il décide de rester à la cabane, voulant étre seul afin de pouvoir savourer tout le miel de cette rencontre.Il mange frugalement d’un quignon de pain dur et d’une croûte de fromage, se désaltère d’eau fraîche du puits et s’étend sur l’herbe rase, à quelques mètres de la bergerie pour éviter l’odeur forte du suint; Tim vient le rejoindre et s’allonge à son côté, museau posé entre ses pattes .
_”Tu te rends compte, quelle journée ! C’est tout de même une sacrée nana, drôlement gironde et qui n’a pas froid aux yeux; il faut que je sois un foutu couillon pour ne pas avoir essayer de la draguer, mais que veux-tu, j’ai été surpris.Et sa bouche !, un goût de framboise qu’elle a; je te dis que lorsque j’embrasse la Marianne du Grand Chêne, ça sent l’ail la semaine et le sent-bon de Prisunic le dimanche. Quelle différence !” Nicolas parle tout haut en prenant son can à témoin, témoin attentif qui bat de la queue de temps à autre pour acquiescer. De longues heures passent ainsi, chacun enfermé dans ses propres rêves.
Le lendemain matin, à la pointe du jour, à l’heure bleue où tombent le silence et la rosée, le berger fait le guet devant le camping sans trop savoir pourquoi. Dans sa tête, les mots et les gestes de la veille se bousculent encore et son corps lui rappelle les sensations merveilleuses éprouvées au contact des mains caressantes sur la peau de son ventre et des lèvres sensuelles sur sa bouche. Le temps passe.... Nicolas se raidit tout à coup car son regard vient de se figer sur Caroline sortant du camping son vélo à la main.Il ne se demande pas comment a-t-elle pu le récupérer si vite. Il ne voit que la jeune fille, vêtue d’un tee-shirt groseille et d’un jeans de velours grenat, les cheveux noués en une magnifique queue de cheval. Elle va démarrer lorsqu’il l’apostrophe en s’avançant :
_” Holà ! Caro, où vas-tu si tôt ?”
_” D’abord, je vais où bon me semble,ensuite je ne vois pas en quoi cela puisse t’intéresser,
vous n’êtes pas moisis dans le coin pour draguer de si bonne heure!”
_” Mais, Caro...”
_” Tu te trompes d’adresse, joli coeur et je n’ai pas de temps à perdre. “
Là dessus, elle part d’un coup de pédale rageur. Nicolas reste tout marri et ne sais que penser. Soudain un aboiement lui rappelle Tim et les moutons.Il repart, penaud, en sens inverse et ouvre en grand, sitôt arrivé, la porte de la bergerie qui vomit comme tous les matins son lot de bêlements monocordes, de tambourinages de centaines de pattes nerveuses et de bondissements aussi vigoureux qu’imprévisibles et désordonnés. Les bêtes impatientes savent, d’instinct, que par temps chaud et sec, les meilleurs moments pour brouter sont tôt le matin et tard le soir; cette débandade est accompagnée des jappements secs et répétés de Tim repre- nant son rôle de gardien. Les heures passent lentement et Nicolas à beau retourner dans sa tête tous les détails de ces deux rencontres, il ne peut comprendre les attitudes aussi différentes de Caroline et en est vraiment malheureux. A-t-il fâché la jeune fille en s’affichant si tôt ce matin à son regard ? Il ne voit rien d’autre.
L’aprés-midi est bien avancé lorsqu’il observe Tim, à quelques mètres de lui, qui émet de petits jappements étranglés tout en fouettant de la queue. Il se retourne et voit Caro, semblable à la veille, toute souriante.
_” Bonsoir, beau brun” , et s’approchant, elle lui claque une bise sur chaque joue.
_” Bon...soir”, répond Nicolas abasourdi par cette douche écossaise.
_” Oh là là ! j’ai eu raison, qu’est-ce que tu piques ! Je t’ai apporté une lotion aprés rasage pour te remercier de ton dépannage, j’espère que cela t’inciteras à te peler tous les jours. “
_” Comment es-tu venue ?”
_” Ben, nigaud, par le chemin d’hier au soir; j’ai récupéré mon vélo et me voilà,tu es content ? J’ai amené mon sac de couchage et compte passer la nuit ici et il y aura une autre surprise tout à l’heure. “
Nicolas est bras ballants et bouche bée, tu parles de surprise ! D’abord le fait qu’elle soit là, à portée de main, en chair et en os comme la veille; ensuite, de lui apprendre qu’elle va coucher ici même et enfin, de lui annoncer une autre surprise. Cela fait beaucoup pour un seul homme et son imagination travaille, travaille....
_” Oui, mais je n’ai rien pour manger et...”
_” Ne t’inquiètes pas, j’ai ramené dans mon sac plus qu’il en faut pour deux, tu verras.”
Quelle fille, tout de même, pense le garçon: jolie mais capricieuse, aimable mais inconstante, enjôleuse mais revêche, la nuit et le jour, quoi!
Sur le chemin du retour, Caroline est en tête, suivie du troupeau, Nicolas ferme la marche et Tim virevolte tout autour en faisant resserrer les rangs. Ils canalisent les bêtes par la porte restée béante et, pendant que le berger leur distribue eau et sel, Caro entre dans la cabane. Lorsqu’il ferme le vantail derrière lui, Nicolas voit la jeune fille qui, comme la veille, poitrine à l’air, s’asperge d’eau.Il remarque qu’elle a troqué son short contre le jean grenat du matin et que ses seins sont aussi relevés mais paraissent plus petits.
_” Tu me passes de quoi m’essuyer, berger, s’il-te-plaît ! “Le ton de la voix est légèrement plus sourd. Quelque peu dubitatif, Nicolas ne veut pas penser que Caro puisse encore être en colère, de quoi ? Tout en s’approchant, il remarque les yeux plus gris que verts et songe alors aux contes et légendes racontés par sa mère lorsqu’il était enfant et dans lesquels se mouvaient beaucoup de fées et de génies, bons et mauvais. Ce n’est tout de même pas la Tiaoute-vieille. Revenant à la cabane, son désarroi augmente lorsqu’il aperçoit Caro déballant de son sac à dos un tas de provisions de bouche solides et liquides.Il revient sur le seuil, tout tourneboulé et constate qu’il n’y a personne autour du puits.
_” Bon, tout va être prêt mais je pense qu’avant de passer à table tu vas te raser et te rafraîchir avec ceci,” et elle lui tend le flacon promis.
_”Au fait, poursuit-elle, tu as bien dans ta bicoque trois assiettes et trois verres ?”
_” Oui, dans le placard derrière toi.” Il sort et se dirige vers le puits, se lave le haut du corps, trempe ses pieds dans un seau d’eau pendant qu’il se rase. Séché et pelé, comme dit Caro il asperge sa figure de lotion offerte puis revient, content et rafraîchi.
_” Approche, lui demande la jeune fille,viens te montrer et ferme les yeux.” Il obtempère et penche un peu la tête.
_” Comme il sent bon !” s’exclame-t-elle, et lui passant le dos de la main sur la joue, comme il est doux ! Cela mérite bien un bisou. “Alors, Nicolas reçoit simultanément sur les deux joues un long, trés long baiser appuyé et agréable. Il est aux anges, il tend les mains mais réalise en un éclair l’impossibilité pour Caro d’avoir pu l’embrasser des deux côtés à la fois. Il ouvre les yeux et recule de trois pas. De quel mal est-il atteint ? Tout ce qui lui arrive depuis vingt-quatre heures est extraordinaire et jamais il ne s’est trouvé en une telle situation. Il voit Caro dédoublée, devant lui , qui sourit , pouffe et finalement éclate de rire en s’étranglant et mouillant ses paupières. Il croît rêver, se pince, appelle Tim qui frétille non seulement de la queue mais de tout son corps en lui léchant les mains. Il referme les yeux un instant, les rouvre, fait le geste de la main comme pour effacer quelque chose ou entr’ouvrir un rideau. Deux Caro lui font toujours face, pommettes rosies et regards humides par le fou rire enfin maîtrisé.
_” Oh, oh ! Nicolas, reviens-nous vite. C’est moi, Caro et je te présente ma soeur jumelle Muriel qui a aussi porté son sac de couchage et avec ta permission nous aimerions toutes les deux passer trois jours avec toi, Tim et tes brebis. Un petit retour à la terre si tu veux. “
Caroline alors avance à toucher le garçon encore sous le choc et lui baise la bouche de ses lèvres au goût de framboise, fait un pas de côté pour laisser sa soeur Muriel en faire autant et, frappant dans ses mains, annonce de sa voix claire au trés léger accent gavache.
_” A table ! on mange maintenant.”
Tim, qui n’a pas compris grand chose lui non plus à tout ce tralala et ces embrassades, connaît bien ce que le mot manger veut dire et manifeste son contentement par une série de petits jappements aigus émis en droite ligne par son estomac affamé.
Glossaire
Jaugue = Jonc mais aussi Jonchaie ou Joncheraie.
Callune = Bruyère cendrée
Mounique = Femme ou jeune fille vive, délurée plutôt sympa.
Poupes = Seins
Ligasse = Bout de ficelle, de tissu, etc...
Jouasse = Content, heureux.
Sent-bon = Parfum bon marché.
Can = Chien.
Tomber =En parler “bordeluche” le jour, la nuit, la bruine, le brouillard, la rosée, etc..., tombent
Tiaoute-Vieille = La mauvaise fée, l’inverse de Mélusine.
Gavache = Du nord de l’estuaire soit le charentais.
Soudain, les moutons se bousculent et refluent en désordre vers leurs gardiens tandis qu’un vol de colverts s’élève au dessus des jaugues avec un bruit de drapeaux claquants au vent. Le chien aboie bref puis grogne sourdement. Nicolas, grand jeune homme de vingt-deux ans, se dresse d’un seul mouvement et cherche du regard ce qui peut bien effaroucher les animaux. Il aperçoit par côté de la nappe d’eau une forme légère, floue, qui avance dans le halo rougeoyant du couchant.
_ “Hé, là-bas ! restez où vous êtes, sinon vous allez vous enfoncer jusqu’aux genoux dans la vase.”
Laissant son troupeau redevenu calme à la vigilance de Tim, il contourne par la gauche en prenant au large, le bord de l’étang le séparant de l’apparition et se trouve bientôt face à une jeune fille immobile, vêtue d’un tee-shirt blanc orné en pleine poitrine d’une grosse rose rouge, d’un short trés court en toile de jean aux bords effrangés et chaussée d’espadrilles bleu ciel toutes maculées de boue noirâtre. Elle tient dans sa main droite un énorme bouquet de bruyère callune dont le gris pourpré est égayé par le jaune éclatant de quelques iris d’eau tardifs. Ses cheveux longs, d’un blond de paille clair, sont relevés en un chignon dégageant une nuque fine et haute. De ses yeux verts, plissés, elle regarde venir à elle ce grand garçon.
_ “Bonjour , “dit-elle
_ “Bonjour,” répond Nicolas, la gorge légèrement nouée devant cette belle fille aguichante en son accoutrement de touriste égarée.A coup sûr, pense-t-il, elle n’est pas de la région car les mouniques par ici sont plutôt brunes aux yeux noirs.
_” Qui es-tu, d’où viens-tu ? “ demande-t-il
_ “Je suis Caroline et viens du camping de Pompanne où j’ai laissé ma famille au moment de la sieste en partant à vélo par la piste cyclable qui mène à Brousseau. Je me suis arrêtée pour cueillir ce bouquet et me suis trop éloignée pour retrouver mon vélo et la piste. Je marche depuis plus de deux heures sans savoir où je me trouve et suis crevée.”
_”Hé bien ! dis donc, tu as fait un sacré bout de chemin car ton camping est à environ huit kilomètres d’ici; si tu veux je vais rentrer mes bestiaux plus tôt que d’habitude et te ramener en mob jusqu’aux tiens. Demain tu pourras aller chercher ton vélo par la piste.”
_ “D’accord, tu es chouette , et beau garçon en plus “, ajoute-t-elle. Nicolas rougit sous le compliment.Aucune fille de sa connaissance n’attaquerait un garçon de cette façon là, même l’Adine pourtant délurée qui n’a pas froid aux yeux.
Ils rejoignent le troupeau bien groupé sous l’oeil attentif de Tim qui s’approche et flaire l’inconnue. Un quart d’heure plus tard ils arrivent à la bergerie où Nicolas, aidé du chien qui mordille quelques pattes traînardes, y parque les moutons, verse plusieurs seaux d’eau dans une grande auge en ciment et éparpille deux poignées de gros sel sur quatre pierres plates. Il ressort, referme la porte et tire un dernier seau du puits, ôte sa chemisette, s’asperge le torse, les bras et la tête puis s’ébroue, tout rafraîchi. Il va se saisir d’une serviette éponge dans la cabane peu éloignée de la bergerie et s’essuie tout en revenant vers le pas de la porte d’où il aperçoit Caroline, poitrine nue, s’asperger comme il vient de le faire. Bien entendu, des poupes à l’air, il en a vu d’autres car elles sont nombreuses sur les plages toutes proches.Même des nus intégraux dans les coins un peu sauvages sont monnaie courante; mais là, comme ça, en tête-à-tête, sans se connaître !
_”Eh, Apollon ! passe-moi ta serviette, s’il-te-plaît.” Elle s’essuie à son tour longuement, par petites touches, comme chatte à la toilette, caressant au passage ses tétons durs et ronds; elle dénoue enfin son chignon et sa chevelure se déploie en tombant dans son dos telle une cascade dorée. Le pauvre Nicolas prend des couleurs comme fruits bien mûrs, pendant que Caroline entre dans la cabane.
_ “Dis donc, tu couches là dedans ? “ s’exclame-t-elle en apercevant une paillasse sur laquelle est déployé un sac de couchage usagé.
_” Oui, parfois, quand j’ai de quoi manger et que je sens que la nuit sera belle, je ne rentre pas au village. Bon, tant qu’il fait encore bien clair, veux-tu que je te ramène ?”
_” O.K, “ et elle enfourche aussi sec la mobylette que tient Nicolas. Aprés avoir attaché dans son dos et à la ceinture du short son bouquet avec une ligasse, elle plaque ses mains devenues libres à même la peau, sous la chemisette de Nicolas qui tressaille à ce contact et démarre. Le trajet est vite avalé.Arrivés devant le camping, Caroline saute prestement à terre, s’approche de Nicolas et lui donne un baiser léger sur la bouche.
_”Ciao ! et merci, beau gosse. “ En deux bonds de gazelle, elle disparaît. Le garçon, tout jouasse mais ému et brouillé intérieurement, patiente quelques minutes pour que s’apaisent les battemens de son coeur et ralentisse le sang dans ses artères,avant de faire demi-tour.Il décide de rester à la cabane, voulant étre seul afin de pouvoir savourer tout le miel de cette rencontre.Il mange frugalement d’un quignon de pain dur et d’une croûte de fromage, se désaltère d’eau fraîche du puits et s’étend sur l’herbe rase, à quelques mètres de la bergerie pour éviter l’odeur forte du suint; Tim vient le rejoindre et s’allonge à son côté, museau posé entre ses pattes .
_”Tu te rends compte, quelle journée ! C’est tout de même une sacrée nana, drôlement gironde et qui n’a pas froid aux yeux; il faut que je sois un foutu couillon pour ne pas avoir essayer de la draguer, mais que veux-tu, j’ai été surpris.Et sa bouche !, un goût de framboise qu’elle a; je te dis que lorsque j’embrasse la Marianne du Grand Chêne, ça sent l’ail la semaine et le sent-bon de Prisunic le dimanche. Quelle différence !” Nicolas parle tout haut en prenant son can à témoin, témoin attentif qui bat de la queue de temps à autre pour acquiescer. De longues heures passent ainsi, chacun enfermé dans ses propres rêves.
Le lendemain matin, à la pointe du jour, à l’heure bleue où tombent le silence et la rosée, le berger fait le guet devant le camping sans trop savoir pourquoi. Dans sa tête, les mots et les gestes de la veille se bousculent encore et son corps lui rappelle les sensations merveilleuses éprouvées au contact des mains caressantes sur la peau de son ventre et des lèvres sensuelles sur sa bouche. Le temps passe.... Nicolas se raidit tout à coup car son regard vient de se figer sur Caroline sortant du camping son vélo à la main.Il ne se demande pas comment a-t-elle pu le récupérer si vite. Il ne voit que la jeune fille, vêtue d’un tee-shirt groseille et d’un jeans de velours grenat, les cheveux noués en une magnifique queue de cheval. Elle va démarrer lorsqu’il l’apostrophe en s’avançant :
_” Holà ! Caro, où vas-tu si tôt ?”
_” D’abord, je vais où bon me semble,ensuite je ne vois pas en quoi cela puisse t’intéresser,
vous n’êtes pas moisis dans le coin pour draguer de si bonne heure!”
_” Mais, Caro...”
_” Tu te trompes d’adresse, joli coeur et je n’ai pas de temps à perdre. “
Là dessus, elle part d’un coup de pédale rageur. Nicolas reste tout marri et ne sais que penser. Soudain un aboiement lui rappelle Tim et les moutons.Il repart, penaud, en sens inverse et ouvre en grand, sitôt arrivé, la porte de la bergerie qui vomit comme tous les matins son lot de bêlements monocordes, de tambourinages de centaines de pattes nerveuses et de bondissements aussi vigoureux qu’imprévisibles et désordonnés. Les bêtes impatientes savent, d’instinct, que par temps chaud et sec, les meilleurs moments pour brouter sont tôt le matin et tard le soir; cette débandade est accompagnée des jappements secs et répétés de Tim repre- nant son rôle de gardien. Les heures passent lentement et Nicolas à beau retourner dans sa tête tous les détails de ces deux rencontres, il ne peut comprendre les attitudes aussi différentes de Caroline et en est vraiment malheureux. A-t-il fâché la jeune fille en s’affichant si tôt ce matin à son regard ? Il ne voit rien d’autre.
L’aprés-midi est bien avancé lorsqu’il observe Tim, à quelques mètres de lui, qui émet de petits jappements étranglés tout en fouettant de la queue. Il se retourne et voit Caro, semblable à la veille, toute souriante.
_” Bonsoir, beau brun” , et s’approchant, elle lui claque une bise sur chaque joue.
_” Bon...soir”, répond Nicolas abasourdi par cette douche écossaise.
_” Oh là là ! j’ai eu raison, qu’est-ce que tu piques ! Je t’ai apporté une lotion aprés rasage pour te remercier de ton dépannage, j’espère que cela t’inciteras à te peler tous les jours. “
_” Comment es-tu venue ?”
_” Ben, nigaud, par le chemin d’hier au soir; j’ai récupéré mon vélo et me voilà,tu es content ? J’ai amené mon sac de couchage et compte passer la nuit ici et il y aura une autre surprise tout à l’heure. “
Nicolas est bras ballants et bouche bée, tu parles de surprise ! D’abord le fait qu’elle soit là, à portée de main, en chair et en os comme la veille; ensuite, de lui apprendre qu’elle va coucher ici même et enfin, de lui annoncer une autre surprise. Cela fait beaucoup pour un seul homme et son imagination travaille, travaille....
_” Oui, mais je n’ai rien pour manger et...”
_” Ne t’inquiètes pas, j’ai ramené dans mon sac plus qu’il en faut pour deux, tu verras.”
Quelle fille, tout de même, pense le garçon: jolie mais capricieuse, aimable mais inconstante, enjôleuse mais revêche, la nuit et le jour, quoi!
Sur le chemin du retour, Caroline est en tête, suivie du troupeau, Nicolas ferme la marche et Tim virevolte tout autour en faisant resserrer les rangs. Ils canalisent les bêtes par la porte restée béante et, pendant que le berger leur distribue eau et sel, Caro entre dans la cabane. Lorsqu’il ferme le vantail derrière lui, Nicolas voit la jeune fille qui, comme la veille, poitrine à l’air, s’asperge d’eau.Il remarque qu’elle a troqué son short contre le jean grenat du matin et que ses seins sont aussi relevés mais paraissent plus petits.
_” Tu me passes de quoi m’essuyer, berger, s’il-te-plaît ! “Le ton de la voix est légèrement plus sourd. Quelque peu dubitatif, Nicolas ne veut pas penser que Caro puisse encore être en colère, de quoi ? Tout en s’approchant, il remarque les yeux plus gris que verts et songe alors aux contes et légendes racontés par sa mère lorsqu’il était enfant et dans lesquels se mouvaient beaucoup de fées et de génies, bons et mauvais. Ce n’est tout de même pas la Tiaoute-vieille. Revenant à la cabane, son désarroi augmente lorsqu’il aperçoit Caro déballant de son sac à dos un tas de provisions de bouche solides et liquides.Il revient sur le seuil, tout tourneboulé et constate qu’il n’y a personne autour du puits.
_” Bon, tout va être prêt mais je pense qu’avant de passer à table tu vas te raser et te rafraîchir avec ceci,” et elle lui tend le flacon promis.
_”Au fait, poursuit-elle, tu as bien dans ta bicoque trois assiettes et trois verres ?”
_” Oui, dans le placard derrière toi.” Il sort et se dirige vers le puits, se lave le haut du corps, trempe ses pieds dans un seau d’eau pendant qu’il se rase. Séché et pelé, comme dit Caro il asperge sa figure de lotion offerte puis revient, content et rafraîchi.
_” Approche, lui demande la jeune fille,viens te montrer et ferme les yeux.” Il obtempère et penche un peu la tête.
_” Comme il sent bon !” s’exclame-t-elle, et lui passant le dos de la main sur la joue, comme il est doux ! Cela mérite bien un bisou. “Alors, Nicolas reçoit simultanément sur les deux joues un long, trés long baiser appuyé et agréable. Il est aux anges, il tend les mains mais réalise en un éclair l’impossibilité pour Caro d’avoir pu l’embrasser des deux côtés à la fois. Il ouvre les yeux et recule de trois pas. De quel mal est-il atteint ? Tout ce qui lui arrive depuis vingt-quatre heures est extraordinaire et jamais il ne s’est trouvé en une telle situation. Il voit Caro dédoublée, devant lui , qui sourit , pouffe et finalement éclate de rire en s’étranglant et mouillant ses paupières. Il croît rêver, se pince, appelle Tim qui frétille non seulement de la queue mais de tout son corps en lui léchant les mains. Il referme les yeux un instant, les rouvre, fait le geste de la main comme pour effacer quelque chose ou entr’ouvrir un rideau. Deux Caro lui font toujours face, pommettes rosies et regards humides par le fou rire enfin maîtrisé.
_” Oh, oh ! Nicolas, reviens-nous vite. C’est moi, Caro et je te présente ma soeur jumelle Muriel qui a aussi porté son sac de couchage et avec ta permission nous aimerions toutes les deux passer trois jours avec toi, Tim et tes brebis. Un petit retour à la terre si tu veux. “
Caroline alors avance à toucher le garçon encore sous le choc et lui baise la bouche de ses lèvres au goût de framboise, fait un pas de côté pour laisser sa soeur Muriel en faire autant et, frappant dans ses mains, annonce de sa voix claire au trés léger accent gavache.
_” A table ! on mange maintenant.”
Tim, qui n’a pas compris grand chose lui non plus à tout ce tralala et ces embrassades, connaît bien ce que le mot manger veut dire et manifeste son contentement par une série de petits jappements aigus émis en droite ligne par son estomac affamé.
Glossaire
Jaugue = Jonc mais aussi Jonchaie ou Joncheraie.
Callune = Bruyère cendrée
Mounique = Femme ou jeune fille vive, délurée plutôt sympa.
Poupes = Seins
Ligasse = Bout de ficelle, de tissu, etc...
Jouasse = Content, heureux.
Sent-bon = Parfum bon marché.
Can = Chien.
Tomber =En parler “bordeluche” le jour, la nuit, la bruine, le brouillard, la rosée, etc..., tombent
Tiaoute-Vieille = La mauvaise fée, l’inverse de Mélusine.
Gavache = Du nord de l’estuaire soit le charentais.