C’était un jour sans soleil plongé dans la grisaille et baigné de froidure où les formes se muent en ombres, en contours indécis s’interpénétrant, se diluant, se dissipant pour reparaître à nouveau l’instant d’aprés. Des nuages bas filaient, échevelés et pressés, poussés par un vent fougueux au goût d’algue et de sel. Une pluie fine bruinait inlassablement en des rideaux constamment renouvelés par des rafales violentes et gémissantes. Tout cela concourait à rendre fantomatiques les flèches de Saint André et de Saint Michel, la colonne des Girondins dont les chevaux ruisselants et dressés à son pied semblaient hennir d’ennui, l’aérien pont d’Aquitaine dont les haubans ressemblaient, le temps de fugitives éclaircies, à une gigantesque toile d’araignée.
Tout dégoulinait : toitures, auvents, gargouilles, balcons et grilles. Les gouttières psalmodiaient leurs chuintements humides et les arbres nus des jardins et des squares, squelettes dépouillés de leurs dernières feuilles, secouaient rageusement, de temps à autre, leurs branches luisantes en de furieux crépitements. De rares parapluies s’ouvraient çà et là, kamikases baleinés, résistaient quelques secondes avant de se retourner en des froissements d’ailes géantes transpercées de leurs propres dards. Les capuches se gonflaient comme des baudruches prêtes à prendre un envol désordonné. Les pigeons mussaient leur tête sous l’aile, croyant la nuit venue. Seuls, les canards du Jardin Public cancanaient d’aise et se dandinaient en une parade chaloupée , ou bien piquaient joyeusement et bruyamment un plongeon dans la Serpentine toute clapotante et ondée.
Les flaques s’élargissaient puis s’étalaient d’un coup en méandres imprévus, ridés par le souffle. Les caniveaux jouaient aux petits torrents, encombrés de tout ce qui traînait sur la chaussée et les trottoirs, en se précipitant pour se déverser dans des bouches d’égout en des bruits de cataractes naines et de borborygmes de géants Ce n’était que la fin de l’aprés-midi mais il semblait déjà que le soir était tombé.
La tristesse d’un jour maussade, la mélancolie de la pluie, la langueur des heures interminables et mouillées, nouaient les gorges, noyaient les coeurs d’une étrange douceur émolliente, embuaient les regards, orchestraient en un monotone fond sonore les plaintes des hautbois et des violoncelles de la nature en pleurs. Les lampadaires, allumés depuis peu, étaient auréolés d’un halo de vapeur légère et tremblotante. Quelques passants courbés, rasant les murs des façades, se hâtaient en désordre sans remarquer la silhouette immobile appuyée à la colonne d’un réverbère.
C’était un tout jeune homme, engoncé dans un imperméable devenu inutile, dont la pointe du nez, les lobes des oreilles et les mèches de cheveux sur la nuque, étaient autant de petites gouttières. Il tenait sa tête nue levée et portait son regard, où se lisait une certaine anxiété, sur une des fenêtres du premier étage d’un immeuble situé de l’autre côté de la chaussée.Cette fenêtre était la seule obscure à ce niveau, toutes les autres étant illuminées par des lustres vénitiens aux cristaux brillant de mille feux. Il connaissait par coeur tous les détails de cette façade bourgeoise devant laquelle, depuis déjà une semaine, il venait stationner, l’oeil aux aguets: une imposante porte cochère à deux battants, ornée d’un massif et brillant heurtoir de cuivre, surmontée d’un mascaron représentant un visage de Bacchus aux traits négroïdes rappelant le passé négrier du grand port, s’ouvrait sur une vaste cour pavée à l’ancienne. A chaque étage, l’alignement des ouvertures à petits carreaux encadrés de châssis blancs, était souligné par de profonds balcons habillés de grilles ventrues en fer forgé et par des frontons triangulaires coiffant chaque fenêtre. Les quatre niveaux se délimitaient par des frises composées de guirlandes de grappes et de feuilles de vigne entremêlées. La toiture à pans moyennement inclinés, était ardoisée et mansardée.
Ce jeune homme était triste et l’on ne pouvait distinguer sur son visage ruisselant si des larmes se mêlaient aux gouttes de pluie.Il était figé en une sorte d’abandon, noyé par un sentiment de profonde affliction né de son attente hypothétique et par les éléments hostiles. Un chien errant s’arrêta un instant à ses pieds, le flaira, s’ébroua et repartit la queue entre les pattes, au moment ou mugissait lugubrement, par trois fois, la sirène d’un paquebot appareillant, fait de plus en plus rare dans le port déserté et ne représentant plus celui chanté par Chapelle et Bachaumont :
Il frissonna et cilla des yeux car il croyait avoir aperçu une légère lueur au travers des vitres éteintes. Il eut tôt fait de comprendre que cela n’était qu’illusion provoquée sans doute par la trop longue fixité de son regard. Il ferma les paupières et prit son mal en patience en espérant que se manifesterait à nouveau, comme par deux fois déjà les jours précédents, ce pourquoi il revenait attendre tous les aprés-midi si patiemment, si fidèlement. La première fois que cela lui était apparu, il lisait Le grand Meaulnes, assis sur un banc de l’avenue, lorsque la nuit l’avait surpris. Voulant poursuivre un peu plus avant sa lecture, il avait attaqué le chapitre douze de la deuxième partie sous un réverbère.
Mon cher françois,
Aujourd’hui, dès mon arrivée à Paris, je suis allé devant la maison indiquée. Je n’ai rien vu. Il n’y avait personne. La maison que disait Frantz est un petit hôtel à un étage. La chambre de Mlle de Galais doit être au premier. Les fenêtres du haut sont les plus cachées des arbres mais en passant sur le trottoir on les voit trés bien. Tous les rideaux sont fermés et il faudrait être fou pour espérer qu’un jour autre, entre ces rideaux tirés, le visage d’Yvonne de Galais puisse apparaître..........; la nuit est venue, les fenêtres sont allumées un peu partout........
A cet endroit de sa lecture il avait, pensif, levé la tête et porté son regard sur une fenêtre du premier étage qui venait de s’éclairer. Il vit apparaître assez distinctement le buste d’une jeune fille blonde dont la douce inclinaison de tête épousait harmonieusement le galbe d’un violon et la grâce du jet laiteux d’un bras à hauteur de l’épaule ronde. Il en fut bouleversé sur le champ. Jamais au monde rien ne lui avait semblé répondre comme en cet instant, aux fanfares des symphonies envahissant ses sens émerveillés. Il avait espéré avec tant de fièvre, avait cru avec tant d’ardeur, durant les dernières années de sa jeune existence, à la beauté nue, vraie, pure, qu’avant même de l’avoir pu trouvée, il l’avait tordue et brûlée aux flammes de son désir. Et là, en une fraction trés brève de temps, tout cela se matérialisait à ses yeux. Toute sa pensée, sa faculté de réflexion, son âme, furent attirées vers cette apparition. La belle instrumentiste, tournée vers la fenêtre, jouait, il en était convaincu, pour lui seul. Il était resté longtemps, trés longtemps, appuyé au réverbère, bercé par la mélodie de son coeur enivré, aprés que la baie se fut à nouveau obscurcie.
La seconde fois, trois jours plus tard, posté au même endroit, perdu dans ses voluptueuses pensées, récitant son poème délicat, poursuivant sa chimère bien-aimée, amoureux fou qu’il était de cette vision et ne rêvant plus que de la revoir, simplement pour la boire de ses yeux, elle se montra encore. La soirée était douce, comme cela arrive fréquemment en automne dans la région et tout était paisible. La fenêtre était grande ouverte et l’on entendait des accords de violon. Ce n’était qu’un bon crincrin appliqué de débutant mais qui résonnait à son oreille conquise comme une interprétation de virtuose. Elle se présenta face à lui et joua de longues minutes. Un torrent de soufre et de lave le submergea comme lors d’une éruption volcanique, un rythme haletant et déchiré, tel celui d’un élément ayant rompu ses digues, le souleva. Sa volonté tendue essaya de résister à cet assaut barbare et sensuel à la fois mais elle fut emportée, vaincue, tournoyante comme paille dans le vent. Il ne fut plus lui-même. Une passion confuse, une tragédie silencieuse et brutale le tarauda, il sentit son coeur saisi d’un énorme et incontrôlable désir, d’une émotion extrème, d’une flamme dévorante que faisaient naître les harmonies déchirantes de l’instrument. Il aima douloureusement pour la première fois de tout son coeur broyé, perdu, de toute son âme brûlante. Il resta pantelant, extasié.
Désespérément, la fenêtre restait dans l’ombre. Un tremblement prolongé lui secoua tout le corps. Une forte migraine lui tenaillait les tempes d’une souffrance lancinante. Son espoir s’éteignait peu à peu comme la flamme d’une bougie arrivée au bout de sa cire. La pluie ne cessait pas et tout n’était qu’éponge gorgée d’eau. Il était mouillé jusqu’aux os et ne sentait plus la chaleur de sa propre chair. Cette attente, mélange d’espoir et de bonheur tout au début et ne demandant qu’à se poursuivre pour se terminer en passion et en adoration, devenait en se prolongeant indéfiniment, une faction cruelle, insupportable, dont l’angoisse exacerbée lui laissait entrevoir le bord de l’abîme dans lequel, il le percevait de plus en plus, il se précipiterait bientôt. Il s’enfonçait dans le néant comme le noyé à bout de souffle qui, rompu par de vains efforts, se laisse engloutir dans le liquide à la fois victorieux et libérateur.
.........Il faudrait être fou pour espérer qu’un autre jour, entre ces rideaux tirés, le visage... bien-aimé puisse paraître à nouveau......
Un instant encore son regard resta fixé sur la fenêtre morte, puis s’éteignit doucement, la flamme de sa prunelle mouchée par les doigts du désespoir.
La baie s’illumina, flamboya de tous ses lustres, cristaux et miroirs. Le plafond à caissons resplendit. Un frais minois souriant vint se coller au vitrage et le regard malicieux sembla chercher au dehors le lampadaire solitaire mais ne distingua que l’écran de pluie dont chaque goutte scintillait. Au bout d’un moment, la jeune fille se retourna et fit cette réflexion:
_Je n’aperçois pas le mendiant sous le réverbère. Je souhaite pour lui qu’il ait pu trouver un abri par ce temps de chien. Il paraissait bien jeune pour tendre la main.
Et la grande et forte cité dont le squelette et la chair furent pensés, construits, pétris tout au long des siècles par l’esprit, les mains et les coeurs de ses habitants, étendit à ce moment là, sur son voile de pluie, un manteau de nuit doublé de la soie de l’oubli, pour dissimuler pudiquement toutes les plaies corporelles et spirituelles contenues en son sein.
Seul, perché tout en haut de sa colonne surplombant le désert de solitude de l’immense place, le Génie de la Liberté sembla guider et accompagner l’envol léger de l’âme d’un jeune homme, poète et amoureux à en mourir.
Tout dégoulinait : toitures, auvents, gargouilles, balcons et grilles. Les gouttières psalmodiaient leurs chuintements humides et les arbres nus des jardins et des squares, squelettes dépouillés de leurs dernières feuilles, secouaient rageusement, de temps à autre, leurs branches luisantes en de furieux crépitements. De rares parapluies s’ouvraient çà et là, kamikases baleinés, résistaient quelques secondes avant de se retourner en des froissements d’ailes géantes transpercées de leurs propres dards. Les capuches se gonflaient comme des baudruches prêtes à prendre un envol désordonné. Les pigeons mussaient leur tête sous l’aile, croyant la nuit venue. Seuls, les canards du Jardin Public cancanaient d’aise et se dandinaient en une parade chaloupée , ou bien piquaient joyeusement et bruyamment un plongeon dans la Serpentine toute clapotante et ondée.
Les flaques s’élargissaient puis s’étalaient d’un coup en méandres imprévus, ridés par le souffle. Les caniveaux jouaient aux petits torrents, encombrés de tout ce qui traînait sur la chaussée et les trottoirs, en se précipitant pour se déverser dans des bouches d’égout en des bruits de cataractes naines et de borborygmes de géants Ce n’était que la fin de l’aprés-midi mais il semblait déjà que le soir était tombé.
La tristesse d’un jour maussade, la mélancolie de la pluie, la langueur des heures interminables et mouillées, nouaient les gorges, noyaient les coeurs d’une étrange douceur émolliente, embuaient les regards, orchestraient en un monotone fond sonore les plaintes des hautbois et des violoncelles de la nature en pleurs. Les lampadaires, allumés depuis peu, étaient auréolés d’un halo de vapeur légère et tremblotante. Quelques passants courbés, rasant les murs des façades, se hâtaient en désordre sans remarquer la silhouette immobile appuyée à la colonne d’un réverbère.
C’était un tout jeune homme, engoncé dans un imperméable devenu inutile, dont la pointe du nez, les lobes des oreilles et les mèches de cheveux sur la nuque, étaient autant de petites gouttières. Il tenait sa tête nue levée et portait son regard, où se lisait une certaine anxiété, sur une des fenêtres du premier étage d’un immeuble situé de l’autre côté de la chaussée.Cette fenêtre était la seule obscure à ce niveau, toutes les autres étant illuminées par des lustres vénitiens aux cristaux brillant de mille feux. Il connaissait par coeur tous les détails de cette façade bourgeoise devant laquelle, depuis déjà une semaine, il venait stationner, l’oeil aux aguets: une imposante porte cochère à deux battants, ornée d’un massif et brillant heurtoir de cuivre, surmontée d’un mascaron représentant un visage de Bacchus aux traits négroïdes rappelant le passé négrier du grand port, s’ouvrait sur une vaste cour pavée à l’ancienne. A chaque étage, l’alignement des ouvertures à petits carreaux encadrés de châssis blancs, était souligné par de profonds balcons habillés de grilles ventrues en fer forgé et par des frontons triangulaires coiffant chaque fenêtre. Les quatre niveaux se délimitaient par des frises composées de guirlandes de grappes et de feuilles de vigne entremêlées. La toiture à pans moyennement inclinés, était ardoisée et mansardée.
Ce jeune homme était triste et l’on ne pouvait distinguer sur son visage ruisselant si des larmes se mêlaient aux gouttes de pluie.Il était figé en une sorte d’abandon, noyé par un sentiment de profonde affliction né de son attente hypothétique et par les éléments hostiles. Un chien errant s’arrêta un instant à ses pieds, le flaira, s’ébroua et repartit la queue entre les pattes, au moment ou mugissait lugubrement, par trois fois, la sirène d’un paquebot appareillant, fait de plus en plus rare dans le port déserté et ne représentant plus celui chanté par Chapelle et Bachaumont :
Et nous vîmes au milieu des eaux
devant nous paraître Bordeaux
dont le port en croissant resserre
plus de barques et de vaisseaux
qu’aucun autre port de la terre.
devant nous paraître Bordeaux
dont le port en croissant resserre
plus de barques et de vaisseaux
qu’aucun autre port de la terre.
Il frissonna et cilla des yeux car il croyait avoir aperçu une légère lueur au travers des vitres éteintes. Il eut tôt fait de comprendre que cela n’était qu’illusion provoquée sans doute par la trop longue fixité de son regard. Il ferma les paupières et prit son mal en patience en espérant que se manifesterait à nouveau, comme par deux fois déjà les jours précédents, ce pourquoi il revenait attendre tous les aprés-midi si patiemment, si fidèlement. La première fois que cela lui était apparu, il lisait Le grand Meaulnes, assis sur un banc de l’avenue, lorsque la nuit l’avait surpris. Voulant poursuivre un peu plus avant sa lecture, il avait attaqué le chapitre douze de la deuxième partie sous un réverbère.
Mon cher françois,
Aujourd’hui, dès mon arrivée à Paris, je suis allé devant la maison indiquée. Je n’ai rien vu. Il n’y avait personne. La maison que disait Frantz est un petit hôtel à un étage. La chambre de Mlle de Galais doit être au premier. Les fenêtres du haut sont les plus cachées des arbres mais en passant sur le trottoir on les voit trés bien. Tous les rideaux sont fermés et il faudrait être fou pour espérer qu’un jour autre, entre ces rideaux tirés, le visage d’Yvonne de Galais puisse apparaître..........; la nuit est venue, les fenêtres sont allumées un peu partout........
A cet endroit de sa lecture il avait, pensif, levé la tête et porté son regard sur une fenêtre du premier étage qui venait de s’éclairer. Il vit apparaître assez distinctement le buste d’une jeune fille blonde dont la douce inclinaison de tête épousait harmonieusement le galbe d’un violon et la grâce du jet laiteux d’un bras à hauteur de l’épaule ronde. Il en fut bouleversé sur le champ. Jamais au monde rien ne lui avait semblé répondre comme en cet instant, aux fanfares des symphonies envahissant ses sens émerveillés. Il avait espéré avec tant de fièvre, avait cru avec tant d’ardeur, durant les dernières années de sa jeune existence, à la beauté nue, vraie, pure, qu’avant même de l’avoir pu trouvée, il l’avait tordue et brûlée aux flammes de son désir. Et là, en une fraction trés brève de temps, tout cela se matérialisait à ses yeux. Toute sa pensée, sa faculté de réflexion, son âme, furent attirées vers cette apparition. La belle instrumentiste, tournée vers la fenêtre, jouait, il en était convaincu, pour lui seul. Il était resté longtemps, trés longtemps, appuyé au réverbère, bercé par la mélodie de son coeur enivré, aprés que la baie se fut à nouveau obscurcie.
La seconde fois, trois jours plus tard, posté au même endroit, perdu dans ses voluptueuses pensées, récitant son poème délicat, poursuivant sa chimère bien-aimée, amoureux fou qu’il était de cette vision et ne rêvant plus que de la revoir, simplement pour la boire de ses yeux, elle se montra encore. La soirée était douce, comme cela arrive fréquemment en automne dans la région et tout était paisible. La fenêtre était grande ouverte et l’on entendait des accords de violon. Ce n’était qu’un bon crincrin appliqué de débutant mais qui résonnait à son oreille conquise comme une interprétation de virtuose. Elle se présenta face à lui et joua de longues minutes. Un torrent de soufre et de lave le submergea comme lors d’une éruption volcanique, un rythme haletant et déchiré, tel celui d’un élément ayant rompu ses digues, le souleva. Sa volonté tendue essaya de résister à cet assaut barbare et sensuel à la fois mais elle fut emportée, vaincue, tournoyante comme paille dans le vent. Il ne fut plus lui-même. Une passion confuse, une tragédie silencieuse et brutale le tarauda, il sentit son coeur saisi d’un énorme et incontrôlable désir, d’une émotion extrème, d’une flamme dévorante que faisaient naître les harmonies déchirantes de l’instrument. Il aima douloureusement pour la première fois de tout son coeur broyé, perdu, de toute son âme brûlante. Il resta pantelant, extasié.
Désespérément, la fenêtre restait dans l’ombre. Un tremblement prolongé lui secoua tout le corps. Une forte migraine lui tenaillait les tempes d’une souffrance lancinante. Son espoir s’éteignait peu à peu comme la flamme d’une bougie arrivée au bout de sa cire. La pluie ne cessait pas et tout n’était qu’éponge gorgée d’eau. Il était mouillé jusqu’aux os et ne sentait plus la chaleur de sa propre chair. Cette attente, mélange d’espoir et de bonheur tout au début et ne demandant qu’à se poursuivre pour se terminer en passion et en adoration, devenait en se prolongeant indéfiniment, une faction cruelle, insupportable, dont l’angoisse exacerbée lui laissait entrevoir le bord de l’abîme dans lequel, il le percevait de plus en plus, il se précipiterait bientôt. Il s’enfonçait dans le néant comme le noyé à bout de souffle qui, rompu par de vains efforts, se laisse engloutir dans le liquide à la fois victorieux et libérateur.
.........Il faudrait être fou pour espérer qu’un autre jour, entre ces rideaux tirés, le visage... bien-aimé puisse paraître à nouveau......
Un instant encore son regard resta fixé sur la fenêtre morte, puis s’éteignit doucement, la flamme de sa prunelle mouchée par les doigts du désespoir.
La baie s’illumina, flamboya de tous ses lustres, cristaux et miroirs. Le plafond à caissons resplendit. Un frais minois souriant vint se coller au vitrage et le regard malicieux sembla chercher au dehors le lampadaire solitaire mais ne distingua que l’écran de pluie dont chaque goutte scintillait. Au bout d’un moment, la jeune fille se retourna et fit cette réflexion:
_Je n’aperçois pas le mendiant sous le réverbère. Je souhaite pour lui qu’il ait pu trouver un abri par ce temps de chien. Il paraissait bien jeune pour tendre la main.
Et la grande et forte cité dont le squelette et la chair furent pensés, construits, pétris tout au long des siècles par l’esprit, les mains et les coeurs de ses habitants, étendit à ce moment là, sur son voile de pluie, un manteau de nuit doublé de la soie de l’oubli, pour dissimuler pudiquement toutes les plaies corporelles et spirituelles contenues en son sein.
Seul, perché tout en haut de sa colonne surplombant le désert de solitude de l’immense place, le Génie de la Liberté sembla guider et accompagner l’envol léger de l’âme d’un jeune homme, poète et amoureux à en mourir.
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