Je vais, je viens, je tourne et je vire dans la grande pièce depuis un bon bout de temps, comme un vibrion désespéré ne pouvant fixer une seconde son attention sur une seule pensée, gaie ou chagrine, ou accrocher une idée, même ordinaire. J’ai la tête ailleurs et mon esprit est en panne.Tout me distrait ou m’insupporte: le bourdonnement de la mouche piègée entre vitre et rideau, le léger voile laiteux de la poussière sur le des-sus d’un meuble, les craquelures du plafond, le chat qui bâille et étire ses muscles en plantant ses griffes dans le coussin du fauteuil, la froide clarté d’un soleil de février, brillant comme du vif argent et inondant l’espace d’une lumière trop crue, presque gênante car indécente, m’obligeant à baisser les stores d’un tiers. Quel insecte a bien pu me piquer pour que je me trouve dans cet état d’énervement indicible. Pourtant, aucun signe extérieur ne laisse transpirer cet agacement et même mon va-et-vient d’un bout à l’autre de mon espace libre peut s’interpréter par le suivi et le traitement de réflexions me venant à l’esprit. Ce calme apparent affiché n’efface point pourtant la crispation intérieure que je ressens depuis ce matin, lorsque attablé devant la page blanche depuis un long moment, je n’ai pu y griffonner que quelques mots aussitôt rayés.
Ma déambulation s’arrête devant la grande armoire lingère, héritage de ma grand-mère paternelle, dont j’ouvre en grand les deux battants. Mon oeil balaie rapidement les quatre ou cinq étagères sur lesquelles ne se superposent plus draps et linge de maison parfumés par des petits sachets de lavande intercalés entre les piles mais où s’entassent de façon assez ordonnée brochures diverses, fascicules en attente, articles de presse, dictionnaires, chemises techniques et brouillons raturés et inachevés.Mon regard indifférent se promène sans découvrir le titre, la couleur ou l’information qui pourrait déclencher ma curiosité, la boîte à idées, en perçant le brouillard dans lequel mes pensées éphémères s’égarent. Pourtant, mon oeil baladeur s’immobilise soudain sur le dos prune d’ente d’un album de photos égaré sur l’étagère centrale.Etonné de découvrir cet objet à cet endroit alors qu’il devrait être rangé avec ses semblables dans la petite armoire annexe, ma contrariété, à nouveau nourrie, se cristallise sur cet album déplacé, enfle et explose. Me saisissant de ce volumineux classeur, d’un geste brusque et irréfléchi, je l’envoie coiffer le chat lové sur son coussin qui, surpris autant qu’agressé, se dresse en miaulant, crache et grogne, se hérisse de tout ses poils, me jette un regard aux prunelles assassines pour finalement disparaître en un seul bond feutré par la porte entrebaillée. Cela a pour effet immédiat de me détendre. Je m’empare à nouveau de cet album maltraité, le dépose sur la tablette du bureau, m’assoie sur l’ancien tabouret de piano me servant de siège et l’ouvre au hasard. Deux photos par page y sont maintenues par des coins collants. Date et lieu y sont mentionnés au-dessous .Toutes datent de 1953.
Sur la page de gauche, la photo du haut représente un couple paraissant la soi-xantaine, se tenant debout légèrement à l’ arrière d’un massif floral. On peut aperce- voir au second plan la longue façade basse et ocre d’une maison rurale médocaine au pied de laquelle sont alignés comme à la revue, une trentaine de pots de fleurs en pleine floraison. L’homme, coiffé d’un béret recouvrant une chevelure largement grisonnante, en bras de chemisette et chaussé de pantoufles à semelles caoutchoutées, enlace de son bras droit sa compagne. Visiblement, le personnage, sourire aux lèvres, torse bombé et regard droit, pose en une attitude se voulant altière. La femme, aux cheveux ternes mais sans fils blancs, habillée d’une simple robe droite également à manches courtes et aux motifs délavés, semble n’avoir pas eu le temps ou le goût d’ôter son tablier de cuisine pigaillé de quelques taches de graisse. Une paire d’espadrilles la chausse et ses jambes nues laissent apparaître le hâle sain des gens vivant à la campagne.Elle grimace à l’objectif pour se donner une contenance telles les personnes prises au dé-pourvu devant une situation inhabituelle. C’est un couple normal pour un regard profane mais pour un oeil plus exercé etplus attentif, de petits détails sont décelés: ainsi est détectée la légère crispation de la main droite de l’homme sur la hanche de sa compagne, comme si elle n’avait pas, ou plus, l’habitude de se trouver là et se sentait importune; de même sa main gauche dont les doigts, à part le pouce passé sous la large bretelle brune, sont repliés sur eux-mêmes en un poing à l’attitude agressive démentant le sourire commandé; ou encore, cette jambe gauche tendue dont le pied posé un pas en avant du reste du corps semble vouloir marquer l’autorité du mâle.
La hanche droite de la femme sur laquelle repose la main droite de l’homme paraît légèrement creusée par un mouvement d’effacement laissant deviner qu’elle accepte difficilement le contact de l’intruse; son bras gauche s’élève derrière le dos de son compagnon et deux doigts tendus apparaissent en forme de V au-dessus du béret, non pas en signe de victoire mais sous forme de cornes, pour détruire et ridiculiser tout à la fois la posture conquérante qu’essaie de se donner l’homme à son côté.
La photo du bas de la page représente le même décor sous un angle plus large et légèrement différent. La femme est penchée sur les pots de fleurs en une attitude qui laisse deviner une assez grande souplesse pour son âge, en tout cas une forte habitude de ce mouvement. Il semble qu’elle soit en train de désherber et d’aérer la terre de ses pots car elle tient dans sa main droite une binette naine. Jambes écartées et pieds posés bien à plat au sol elle laisse supposer une forte vitalité et une bonne santé lui permet-tant de vaquer efficacement aux travaux de jardinage. Elle est coiffée d’un chapeau de paille à larges bords qui ombre ses épaules.
L’homme est assis sur une chaise paillée, jambes croisées et tête nue. Chaussé de lunettes il lit un vieux bouquin fatigué qu’il tient à deux mains et semble absorbé par sa lecture. Il est tout à droite sur le cliché dans l’ombre projetée de la haute haie de clôture qui parsème son corps de petits ronds de lumière dont quelques rayons se sont infiltrés à travers les feuilles.
Cette photo laisse transparaître une atmosphère de paix, une sérénité coutumière en des occupations bien personnelles, une belle journée à la campagne, mais en ayant ces deux clichés superposés on peut se rendre compte que cette entente n’est que passagère et ne doit en définitive représenter qu’une petite facette d’une déjà longue vie commune. Un instantané de la vie quotidienne de chacun d’entre nous en quelque sorte.
Je suppose que le metteur en pages, sans s’en rendre compte, a inversé l’ordre de prise :occupations tranquilles et sérénité de l’ensemble, puis à la demande de l’opérateur, photo de famille avec plan rapproché où attitudes et gestes laissent transpirer une certaine contrarièté, voire animosité.
Ma déambulation s’arrête devant la grande armoire lingère, héritage de ma grand-mère paternelle, dont j’ouvre en grand les deux battants. Mon oeil balaie rapidement les quatre ou cinq étagères sur lesquelles ne se superposent plus draps et linge de maison parfumés par des petits sachets de lavande intercalés entre les piles mais où s’entassent de façon assez ordonnée brochures diverses, fascicules en attente, articles de presse, dictionnaires, chemises techniques et brouillons raturés et inachevés.Mon regard indifférent se promène sans découvrir le titre, la couleur ou l’information qui pourrait déclencher ma curiosité, la boîte à idées, en perçant le brouillard dans lequel mes pensées éphémères s’égarent. Pourtant, mon oeil baladeur s’immobilise soudain sur le dos prune d’ente d’un album de photos égaré sur l’étagère centrale.Etonné de découvrir cet objet à cet endroit alors qu’il devrait être rangé avec ses semblables dans la petite armoire annexe, ma contrariété, à nouveau nourrie, se cristallise sur cet album déplacé, enfle et explose. Me saisissant de ce volumineux classeur, d’un geste brusque et irréfléchi, je l’envoie coiffer le chat lové sur son coussin qui, surpris autant qu’agressé, se dresse en miaulant, crache et grogne, se hérisse de tout ses poils, me jette un regard aux prunelles assassines pour finalement disparaître en un seul bond feutré par la porte entrebaillée. Cela a pour effet immédiat de me détendre. Je m’empare à nouveau de cet album maltraité, le dépose sur la tablette du bureau, m’assoie sur l’ancien tabouret de piano me servant de siège et l’ouvre au hasard. Deux photos par page y sont maintenues par des coins collants. Date et lieu y sont mentionnés au-dessous .Toutes datent de 1953.
Sur la page de gauche, la photo du haut représente un couple paraissant la soi-xantaine, se tenant debout légèrement à l’ arrière d’un massif floral. On peut aperce- voir au second plan la longue façade basse et ocre d’une maison rurale médocaine au pied de laquelle sont alignés comme à la revue, une trentaine de pots de fleurs en pleine floraison. L’homme, coiffé d’un béret recouvrant une chevelure largement grisonnante, en bras de chemisette et chaussé de pantoufles à semelles caoutchoutées, enlace de son bras droit sa compagne. Visiblement, le personnage, sourire aux lèvres, torse bombé et regard droit, pose en une attitude se voulant altière. La femme, aux cheveux ternes mais sans fils blancs, habillée d’une simple robe droite également à manches courtes et aux motifs délavés, semble n’avoir pas eu le temps ou le goût d’ôter son tablier de cuisine pigaillé de quelques taches de graisse. Une paire d’espadrilles la chausse et ses jambes nues laissent apparaître le hâle sain des gens vivant à la campagne.Elle grimace à l’objectif pour se donner une contenance telles les personnes prises au dé-pourvu devant une situation inhabituelle. C’est un couple normal pour un regard profane mais pour un oeil plus exercé etplus attentif, de petits détails sont décelés: ainsi est détectée la légère crispation de la main droite de l’homme sur la hanche de sa compagne, comme si elle n’avait pas, ou plus, l’habitude de se trouver là et se sentait importune; de même sa main gauche dont les doigts, à part le pouce passé sous la large bretelle brune, sont repliés sur eux-mêmes en un poing à l’attitude agressive démentant le sourire commandé; ou encore, cette jambe gauche tendue dont le pied posé un pas en avant du reste du corps semble vouloir marquer l’autorité du mâle.
La hanche droite de la femme sur laquelle repose la main droite de l’homme paraît légèrement creusée par un mouvement d’effacement laissant deviner qu’elle accepte difficilement le contact de l’intruse; son bras gauche s’élève derrière le dos de son compagnon et deux doigts tendus apparaissent en forme de V au-dessus du béret, non pas en signe de victoire mais sous forme de cornes, pour détruire et ridiculiser tout à la fois la posture conquérante qu’essaie de se donner l’homme à son côté.
La photo du bas de la page représente le même décor sous un angle plus large et légèrement différent. La femme est penchée sur les pots de fleurs en une attitude qui laisse deviner une assez grande souplesse pour son âge, en tout cas une forte habitude de ce mouvement. Il semble qu’elle soit en train de désherber et d’aérer la terre de ses pots car elle tient dans sa main droite une binette naine. Jambes écartées et pieds posés bien à plat au sol elle laisse supposer une forte vitalité et une bonne santé lui permet-tant de vaquer efficacement aux travaux de jardinage. Elle est coiffée d’un chapeau de paille à larges bords qui ombre ses épaules.
L’homme est assis sur une chaise paillée, jambes croisées et tête nue. Chaussé de lunettes il lit un vieux bouquin fatigué qu’il tient à deux mains et semble absorbé par sa lecture. Il est tout à droite sur le cliché dans l’ombre projetée de la haute haie de clôture qui parsème son corps de petits ronds de lumière dont quelques rayons se sont infiltrés à travers les feuilles.
Cette photo laisse transparaître une atmosphère de paix, une sérénité coutumière en des occupations bien personnelles, une belle journée à la campagne, mais en ayant ces deux clichés superposés on peut se rendre compte que cette entente n’est que passagère et ne doit en définitive représenter qu’une petite facette d’une déjà longue vie commune. Un instantané de la vie quotidienne de chacun d’entre nous en quelque sorte.
Je suppose que le metteur en pages, sans s’en rendre compte, a inversé l’ordre de prise :occupations tranquilles et sérénité de l’ensemble, puis à la demande de l’opérateur, photo de famille avec plan rapproché où attitudes et gestes laissent transpirer une certaine contrarièté, voire animosité.
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