Il se dit qu'il faut compenser ou acheter un plaisir ou un bonheur
visuel, par une peine afin d'obtenir ainsi une sorte d'équivalence.
Ce n'est pas mon avis, car si je dois me faire violence pour
m'enthousiasmer, combattre comme l'artiste a peut-être lui-même
combattu pour peindre sa toile, diriger son burin ou son ciseau,
composer son air, rechercher la rime, jouer son rôle, inventer et
faire vivre ses personnages, je préfère alors rester ignorant.
Je veux ressentir sans contrainte ou contrepartie une pure et
simple joie, une émotion soudaine et naturelle s'éveillant en moi
sans que je la pressente, une insouciance joyeuse, une attirance,
masquant mon ignorance à la vue d'un tableau, d'un paysage,
d'un monument, d'un objet, à l'écoute d'un concerto ou d'une fugue,
d'une voix, du vent dans le feuillage ou de l'eau sur les galets,
du récit d'un poème, d'une tirade comme d'un seul vers.
Je ne veux pas étudier l'art mais le sentir, l'humer, le découvrir,
l'aimer pour ce qu'il doit être et rester; un plaisir personnel
imprévu, un coup de coeur spontané, une attirance imprévisible,
une compréhension intime, un frisson de la peau, un noeud à
la gorge, une paupière humide.
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