jeudi 20 août 2009

Enfance joyeuse

La clochette tinte et le son, plutôt aigrelet, me semble grave et pesant. Je fais la sourde oreille, mais ma mère, tout en prenant dans le buffet en pitchpin les bols du petit déjeuner, me fait un signe de tête en pointant son menton volontaire vers le balai de brande dressé dans un coin de la souillarde. Ma mère est plus bavarde avec les voisines qu’avec nous. Je me lève, enfile ma culotte courte et mon tricot de peau, saisis le balai et sors dans la rue. L’eau coule déjà dans la rigole en s’échappant à gros bouillons bruyants de la vanne ouverte par l’employé municipal à la casquette galonnée comme celle d’un amiral, qui disparaît tout au bout de la rue en continuant de bringuebaler d’une main sa clochette et de tenir de l’autre la grosse clé à bout carré qui lui permet d’ouvrir les vannes.

La bouche d’égout se situe devant notre porte d’échoppe et réceptionne tout le menu bourrier des dix maisons précédentes, poussé devant notre longueur de trottoir par les eaux usées déversées par tous les éviers. Les jours de pluie ou d’orage, le caniveau est relativement propre mais les périodes sèches voient vite s’accumuler en petits tas nauséabonds tous ces déchets divers, domestiques ou pas. Tous les riverains sont donc tenus de “balayer devant leur porte” les mardis, jeudis et samedis , jours du passage de l’employé vers sept heures du matin. Un roulement hebdomadaire établi par ma mère prévoit l’exécution de ce nettoyage, par mes soeurs et moi-même, avant de partir pour l’école. Bien entendu, le jeudi matin le (ou la) préposé doit se lever tandis que les autres paressent un peu au lit. D’autres petits travaux domestiques nous sont dévolus, soit par roulement, soit journaliers comme par exemple: mettre et débarrasser la table, essuyer la vaisselle, faire son lit et vider son pot, emplir le broc à eau et approvisionner en feuilles de journaux coupées en huit les cabinets situés dans l’arrière cour, décrotter et enduire de suif nos galoches d’écoliers, ce que nous redoutons car la forte odeur de rance soulève nos jeunes estomacs, cirer une fois par semaine toutes les chaussures utilisées. En dehors de ces “petits services réguliers”, comme dit ma mère, il en existe d’autres à la commande ou à la demande : repartir en courant chercher un produit ou un article oublié, passer prendre à la boulangerie, en sortant de classe, la miche de quatre ou de huit, sans oublier surtout le poids, qu’il faut bien se garder de grignoter en route si on veut éviter la gifle à l’arrivée. S’ajoutent à tout cela des tâches plus personnalisées : pour les filles, des séances d’apprentissage en cuisine, couture, ravaudage, tricotage et lissage; pour moi : tirer le vin au barricot, emplir le seau à charbon pour la cuisinière ou le panier à bois pour la cheminée.

Le tout-à-l’égout n’existe pas encore dans notre rue banlieusarde et ainsi toutes les eaux usées et grasses s’évacuent par les rigoles. Il est donc prudent, principalement à la belle saison, de faire dévaler dans la bouche béante et parfois malodorante, toutes ces eaux qui, stagnantes, deviennent vite nauséabondes. On a souvent l’occasion de voir virevolter parmi la masse liquide des bouts de macaronis ou de nouilles en semaine et de vermicelle le dimanche, des mini-restes de légumes divers dans leur eau de cuisson, ce qui permet de connaître la façon de s’alimenter des voisins et, à la couleur de différentes autres eaux évacuées, de s’immiscer un peu dans leur vie intime : Eaux bleuâtres ou jaunâtres mais mousseuses des lessives, gris opaque de celles désinfectées au crésyl, jaunes des urines, verdàtres de la cuisson d’épinards ou de choux de Bruxelles, rougeâtres du trempage de serviettes hygiéniques. Toutes ces eaux apportent du grain à moudre aux moulins à paroles que sont toutes les commères du trottoir, qui, cheveux au vent, les mains sur les hanches ou bien à plat sur leurs devantals, commentent jusqu’à plus soif les renseignements recueillis. Parfois l’un des drolles ou drollesses de la rue, car nous sommes nombreux à être logés à la même enseigne, alerte le groupe des clappes-joutes afin qu’il puisse jaboter à l’infini sur le passage majestueux d’un bel étron.

Mon père,pas du tout maladroit de ses mains, nous a confectionné une clé carrée semblable à celle de l’employé municipal, ce qui nous permet le dimanche d’ouvrir la vanne de balayer la rigole avec beaucoup plus d’entrain que la semaine et de nous adonner, tous les morpions et morpionnes de la rue confondus, à de passionnantes courses d’allumettes ou mieux, de coquilles de noix dont l’enjeu est presque toujours quelques boulettes vernies ou parfois une agate multicolore. De temps à autre l’un d’entre nous, déjà plus bricoleur et artiste, fait appareiller en grande pompe une grosse boîte d’allumettes piquée en son centre d’un bout de paille ou de brande en provenance d’un balai, auquel est fixé un triangle de papier sensé représenter la voile et lestée de trois ou quatre haricots grains figurant les hommes d’équipage. Le parcours chaotique de ce beau voilier est attentivement suivi par une troupe anxieuse et silencieuse devenant tout à coup hurlante et gesticulante lorsqu’un traquenard parsemant cette navigation est franchi victorieusement.La frêle embarcation est chaque fois cueillie avec adresse par l’un d’entre nous au moment d’être avalée par la bouche d’égout.Une autre course est lancée encore plus excitante par les claquements des langues, les battements de mains et les sifflets qui l’accompagnent.

Aprés de nombreux va-et-vient, vainqueurs et vaincus s’assoient en rang d’oignon sur le bord du trottoir et rêvent en silence aux prouesses de Jean Bart, de Jacques Cartier, de Magellan ou de Christophe Colomb dont nos maîtres et maîtresses nous lisent parfois des extraits. Ou bien, comme beaucoup parmi nous ont vu au moins une fois la bénédiction par l’archevêque des morutiers pavoisés en partance pour Terre Neuve, manifestation trés prisée et trés courue des bordelais, aucun de nous n’a ni peine ni effort à faire pour que son imagination le transforme en mousse, matelot ou en capitaine pour les plus hardis et les plus ambitieux. Menton dans les mains et coudes sur les genoux, nous vivons alors, chacun pour soi, une merveilleuse aventure, pendant que nos galoches trempent allègrement en provoquant des vaguelettes et des mini-remous dans l’eau, heureusement limpide de la rigole.


Glossaire

Brande = Désigne plus spécialement la grande bruyère callune dont on fait des balais pour balayages grossiers et la confection de haies de clôture.
Souillarde = Arrière-cuisine typique à l’échoppe. De petite surface, contient généralement un évier, un garde-manger et peut servir de placard à balais.
Rigole = Cest le caniveau
Echoppe = Petite maison bordelaise typique, simple avec couloir latéral ou double avec couloir central, d’un seul niveau, prolongée d’une courette ou d’un jardinet.
Bourrier = Désigne tout ce qui à trait aux ordures et déchets : ordures, poubelle,benne, camion de ramassage, éboueurs, etc...
Miche = De quatre, de huit, soit d’un poids de 4 ou de 8 livres.
Poids = Morceau de pain ajouté à la miche pour ramener à la pesée le poids réel de 2 ou 4 kilos.
Lissage = Repassage
Barricot = Tonnelet
Devantal ou Devantail = Tablier de ménage (Tablier de cuisine se dit Coudiney)
Drolle = Le garçon .
Drollesse = La fille
Clappe-joute = Bavard-e . Médisant-e
Morpion-ne = Garnement
Boulette = Bille àjouer (jeu de billes)
Agate = Grosse bille en verre coloré ou veiné

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