samedi 27 juin 2009

Promenade marmandaise

Nous allons main dans la main, lentement sur le chemin, sans nous presser, aspirant cet air frais d’un doux matin de mai. Nous sommes partis tôt comme toujours, afin d’éviter vers le mitan du jour, la grosse chaleur en rase campagne et ses moiteurs fort craintes de ma compagne. Nous cheminons à travers prés et champs à petits pas souples et lents, dans une ouate légère exhalée au réveil de la terre, qu’un rose impalpable colore, annonçant l’éclosion de l’aurore. Seules, nous distinguons les silhouettes des ormes, ombres tourmentées et difformes, et celles, fines et élancées, toutes tremblantes, des peupliers. Le lourd parfum de la nuit qui s’achève, se mêle et se dilue aux senteurs qui se lèvent : odeur douçâtre de la terre, fragrance subtile des primevères, parfum léger des violettes fragiles et des orchis purpurins aux fines queues graciles, senteur de l’herbe humide de rosée, odeur forte de la menthe foulée, effluves mielleux des seringas, parfums épais et lourds des lilas.
Toutes ces exhalaisons nous enivrent, nos têtes alourdies s’inclinent, se rapprochent l’une de l’autre, se posent enfin sur les épaules, paupières baissées sur les mêmes pensées. Nos sentiments en harmonie, nos jeunes coeurs ainsi unis, nous restons un long moment immobiles, emplissant de cet air pur et parfumé nos poumons, en sentant croître en nous un émoi bien tangible comme ressent la fleur lorsque sur elle se pose le papillon.
En rouvrant les yeux, nous sommes éblouis par la beauté des lieux. La fluide brume ouatée, à l’arrivée du jour, s’est levée; seules, quelques écharpes s’effilochent encore dans les creux, laissant le regard s’élever et découvrir un ciel serein et bleu.Au loin, derrière la crête des coteaux, une auréole pourpre s’enflamme sous le pinceau d’un soleil neuf dont les rayons obliques allument les vergers en fleurs de teintes magnifiques, croulant en grappes roses et blanches jusqu’au bas de la pente pour se mêler aux ocres des terres labourées en des couleurs ardentes. Autour de nous les tons pastel prennent peu à peu des coloris intenses, les formes s’allègent, les contours se détachent, les lignes s’épurent et les couleurs s’avivent dans cet air de jouvence. Les blanches pâquerettes aux franges ensanglantées, dressées sur leurs tiges courtes et solides, les jonquilles tardives safranées, les iris d’eau au doux jaune timide, les orchis délicats aux teintes irréelles, papillons costumés de soie et de dentelle, les bourgeons éclatés, les tiges et les fleurs sentent la sève monter en une sourde rumeur. Chaque bouffée d’air, chaque motte de terre, chaque goutte de rosée, chaque caillou ou pierre, semble prendre vie,habité de magie.Nous sommes ivres de parfums et de couleurs, ardents d’une nouvelle vigueur, vibrants de tonicité, grisés de générosité. Tout nous paraît beau, tout nous est gentil et dans cet allegro tout nous semble acquis.
Le soleil, goutte d’or suspendue dans l’azur, monte inexorablement à l’horizon si pur, incendie les perles de rosée comme diamants iridescents, allument les peupliers en lances de feu pointées sur le firmament.Tout vibre autour de nous en un aimable et délicieux froufrou. Tout s’éveille à la vie dans la joie, la beauté et la mélodie.Toute la nature, vierge chaque matin, parée de ses plus beaux joyaux, s’offre à nous en habits de satin pour un merveilleux et inestimable cadeau. Des piaillements lacèrent l’air de notes stridentes, un chien aboie rauque dans le lointain, les coqs claironnent des charges vibrantes et la voix bourrue d’un homme de temps à autre s’y joint.Nos regards et nos mains se dénouent, la féérie s’estompe, le charme s’évanouit, un sonore baiser claque sur nos joues, nous ramenant sur terre, oisillons tombés du nid.Aux abords d’une ferme les miasmes âcres et tenaces que diffuse un gros tas de fumier chaud, encore tout fumant, s’accrochent aux nez et aux gorges humides, déclenchant des grimaces sur nos poupins visages jusque là baignés des parfums du printemps. Le chien approche, la queue fouettante puis jappe en nous reconnaissant. L’homme se montre, forte charpente, fourche en main et interroge :
-Ah ! c’est vous ? Etes tombés du lit ce matin ! puis amical :Allez voir la patronne, elle est en train. Devant le grand bol de lait bouillant, sucré au miel onctueux toutes fleurs, offert par la fermière gentiment, nos corps s’épanouissent à la bonne chaleur. Le bâtard lui aussi a saisi l’occasion, vide son écuelle en lapant sa ration. Il est heureux et son regard pétille, lance des étincelles comme autant d’escarbilles, s’approche et, passant sous la table, mordille à petits coups de dent, nos quatre espadrilles.
Nous repartons le soleil déjà haut, l’air est tout vibrant au-dessus des coteaux. Nos corps sont parcourus de frissons de bien-être, nos coeurs, qu’une grande tendresse pénètre, débordants d’espoir et d’amour partagés, un peu ivres sans doute de sensations si douces, euphoriques, sont inondés par cette joie de vivre qui les éclabousse.Nos quinze ans à l’orée de la vie sont émerveillés par tout ce qui les ravit.

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