jeudi 18 juin 2009

Landes de mon enfance

Plus on avance en âge, plus les souvenirs anciens remontent à la surface de notre mémoire, en enfouissant souvent les évènements plus récents; c’est un fait indéniable que chacun d’entre nous constate forcément un jour ou l’autre. Aussi, faut-il trier et ne retenir que les réminiscences joyeuses et agréables que nous distille notre sélective mémoire, si l’on veut déguster à petites gorgées ce nectar et aspirer les bouffées de cette fragrance délicate.
En cet aprés-midi accablant d’un mois de juillet torride, perdu en pleine pignada, de trés lointains souvenirs remontent en moi, aspirés sans doute par la lourde chaleur et l’odeur de résine qui m’enveloppent.
Je revois le tout petit enfant aux pas hésitants, les pieds feutrés de laine bleue, jouer à quatre pattes avec le mâtin vieillissant au poil terne et rouvieux s’agripper à sa queue et se faire traîner sur les carreaux rouges de terre cuite de la cuisine
Je revois le bambin couché, le soir venu, fixer intensément la fenêtre grande ouverte sur le noir mystérieux et les bruits du silence, attendant confusément la fraîcheur de la nuit, mais espérant trés fort voir apparaître les deux gouttes d’or phosphorescentes du gouttière rayé qui, aprés une seconde d’observation, se coulera prés du petit lit fermé de barreaux bleus avec un ronron de plus en plus puissant pour se lover enfin sur la fragile poitrine d’où de prudentes mains maternelles l’éloigneront bien vite.
J’entends encore l’accompagnement des harpes dans les branches, au cours des promenades, lorsque haut perché à carcaillotte sur les épaules du père, mes jambes enserrant le cou puissant et mes mains accrochées à la toison brune et épaisse, mes pieds tambourinaient le large torse afin de faire avancer plus vite ma docile monture. Le vent bleu avait parfois ses foucades et son haleine brûlante asséchait nos gorges que nous désaltérions au minuscule courant frais et joyeux d’un estey sinuant au travers des pins et des fougères langue-de-cerf, sur un lit de sable brun-rouge. Cette eau vive, presque froide au milieu de l‘été, jamais ne faisait défaut, alors que j’ai pu voir en des pays gras et profonds, des rivières aussi sèches que des peaux de couleuvres abandonnées aprés la mue. Terre cendreuse et pauvre du pozdol landais, au sable blanc ou noir, aux grés siliceux plus ou moins ferrugineux comme l’alios ou la garluche, durcis en pierres au cours des âges, de ton brique foncé. Terre acide par la silice et les aiguilles de pin, chiche en humus et pourtant riche de couleurs, d’odeurs, d’immensités, de rumeurs , murmures et secrets. Même dans la pinède sèche, pauvre et rabougrie, combien de fois n’avons-nous pas surpris Jeannot cul-blanc, apeuré par la haute surveillance du perçant regard de maître Circaète Jean-le-blanc, tourner et retourner entre les touffes d’ajoncs et de genêts aux mille papillons jaunes et les flaques de la bruyère vagabonde, comme dans un labyrinthe, antichambre de la mort.
Je revois les longues marches, plus tard, durant lesquelles mes courtes gambettes dansaient, trottaient, afin de suivre les enjambées paternelles qui me semblaient immenses, parmi les grandes fougères aigle recouvrant ma tête de leurs parasols et qui s’ébrouaient à notre passage en laissant tomber sur tout mon corps menu une pluie de moustiques et de pollen. Je ne distinguais plus alors que deux échasses, compas articulé dont je ne voyais point l’axe et je ne me rassurais qu’en étreignant plus fort la large main rugueuse aux cals durcis par le labeur. A découvert, je découvrais parfois une maigre et minuscule prairie aux franges rognées par la jaugue et couverte de bruyère cendrée dont je confectionnais toujours un bouquet pour ma mère.
Au cours de ces balades qui étaient pour mes cinq ou six ans de véritables randonnées, le père cueillait quelques baies noires et des lamelles d’écorce sur un pied de bourdaine au bois rougeâtre pour les rapporter à la mère qui, aprés de savantes préparations et de secrètes recettes, en faisait une sorte de sirop ainsi qu’une poudre aux qualités purgatives efficaces; il avait également ses propres connaissances médicales et il ne manquait jamais de me faire boire, aprés nettoyage à l’aide d’une feuille de fougère des moucherons et autres insectes englués sur la peau du liquide, quelques gorgées de l’eau contenue dans les cutchots de terre cuite suspendus au-dessous des cares et servant à recueillir la gemme s’écoulant de ces incisions. S’il avait plu la veille ou l’avant-veille, le breuvage était buvable, mais si l’eau était ancienne, un goût trés prononcé d’essence de terébenthine imprégnait ma bouche et ma gorge, tandis que mes lèvres se collaient entre elles longtemps aprés avoir écrasé une goutte de résine sur le rebord du pot. Au hasard des chemins et de leurs vies secrètes, le père me faisait découvrir des crottiers de lapins, latrines personnelles de Jeannot, rongeur propre et méthodique; des squelettes de jeunes pignes façonnés comme au tour et éparpillés à la base des hauts fûts droits, laissés là par l’écureuil méticuleux, friand d’écailles tendres et de pignons; des coquilles vides d’escargots, encerclant un caillou ou une pierre plate sur laquelle, telle une table aux sacrifices, le merle gourmand et moqueur vient immoler ses petites victimes, embrochées auparavant dans les environs, en y fracassant leurs minces carapaces.
Je revoie la sortie dominicale où toute la famille réunie partait, accompagnée des jappements rauques et souterrains du vieux bâtard qui par la suite se tenait définitivement coi, ne faisant remarquer sa présence que par un battement plus vif et intensif du fouet de sa queue lorsqu’il flairait une trace encore fraîche. Nous allions par préférence faire un tour vers la lande humide, la faune et la flore y étant plus abondantes et variées que dans la sèche, d’une part, mais aussi pour profiter, par temps de canicule, de l’impression , parfois toute relative, de fraîcheur que procure un plan d’eau, même marécageux. Père et mère s’associaient pour nous faire découvrir et nous décrire, lorsque mes soeurs furent assez grandettes pour suivre, aussi bien les plus communes des plantes que les spécimens plus rares, si nous avions la chance d’en dénicher des exemplaires.C’est ainsi que de la molinie, du jonc et de l’iris des marais aux fleurs jaune vif, tous trés répandus, en passant par l’écuelle d’eau aux minuscules fleurs blanc-rosé et la gentiane des marais à la corolle pourpre, déjà plus dispersées, nous avons appris à reconnaître la trompette de Méduse à fleur jaune, les orchis incarnat, négligé, de Fuchs et de Traunsteine, beaucoup plus rares. Parfois, voltigeant de roseau en roseau d’un vol rapide et court, nous apercevions une phragmite, petite fauvette rousse, se gavant de moustiques et de moucherons en transperçant leurs colonnes virevoltantes au-dessus des amples feuilles des lis d’eau encombrées trés souvent de grenouilles vertes prenant leur bain de soleil.
Je restais de longues minutes à côté de parcimonieuses touffes de droséra, impatient puis frémissant lorsque quelque insecte imprudent venait se poser sur une des feuilles rondes dont les nombreux poils gluants se rabattaient aussitôt tout en sécrétant une pepsine au pouvoir digérant; émerveillé aussi par ces gouttes d’or brillantes au soleil comme de la rosée.A d’autres moments, penché au-dessus de l’eau en équilibre instable sur une motte de sable, je scrutais puis comptais moustiques et moucherons se faisant prendre aux pièges tendus par les feuilles flottantes, en forme d’outres emplies d’air, de l’utriculaire, herbe des marais aux fleurs d’un joli jaune éclatant. Les touffes épaisses des feuilles de potamots et de la callitriche ou étoile d’eau, recouvraient la surface liquide d’un beau tapis vert tendre, se déchirant de temps à autre pour laisser apparaître les deux yeux globuleux de grenouilles venant prendre l’air.
Le père, ne perdant jamais un instant ni une occasion, coupait sur le chemin du retour, une brassée de branches de callune aux grandes fleurs en cloche d’un beau pourpre que la mère mettait à sécher en bouquets décoratifs avant de les assembler en botte autour d’un manche pour en faire un balai destiné aux travaux grossiers du balayage. La mère arrachait des poignées de bruyère cillée, avec le plus de racines possible, pour en confectionner de petits massifs délimitant son jardin floral en bordure de l’airial, parcelles aux teintes allant du rose pâle au rouge vif au moment de la floraison. Elle avait disposé sur une surface d’environ quatre-vingt mètres carrés, des parterres aux formes géométriques diverses, de plantes pour terre acide ou de bruyère tels les azalées, les rhododendrons, les camélias, les hélianthèmes à gouttes et hélianthèmes faux Alysson. Quelques rosiers s’y développaient tout de même grâce à l’apport de terreau mélangé au compost familial et donnaient de belles fleurs à couper.
Le chant du coucut nous poursuivait inlassablement tout au long de la promenade et nous invitait à répondre. Le père, mais aussi parfois la mère, pour nous faire plaisir, mettaient leurs mains en cornet autour de la bouche en lançant au vent un “coucou” bref et puissant qui nous clouait sur place en attendant impatiemment l’inévitable réplique de l’oiseau. Nous arrêtions souvent notre marche, suant et ahanant dans la fournaise odorante, pour écouter les pignes craquer et péter en s’ouvrant sous l’effet de la chaleur, ou tendre l’oreille à l’ample bruit de l’océan qu’imitait une brise soudaine déchaînant une houle verte dans les cimes des pins, ployant comme champ de folle avoine.
C’est dans cette ambiance heureuse et libre de vagabondages en terre landaise que je passais en petit sauvageon les six premières années de mon existence, ignorant fort heureusement les problèmes des dures et épuisantes journées des parents.

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