samedi 2 mai 2009

Sur Garonne

Bientôt, avec le printemps, va revenir le coulac argenté dont la femelle, bien ronde de ses raves, va remonter le fleuve à la recherche de sa frayère naturelle.
Bientôt, “les buveurs de Garonne” vont se tenir debout dans leurs couralins au milieu de la rivière montante, sous la lune froide et livide, surveillant le travail des créaqueyres. Le bruit continu du clapotis ne sera alors couvert de temps à autre que par les voix fortes des chefs de barque donnant des ordres brefs.
Leurs pères étaient aussi pescayres et bien souvent aussi les pères de leurs pères et si cela se trouve, en recherchant un peu, les pères des pères de leurs pères également...Nombreuses sont encore les barques datant de cette époque lointaine. C’est le cas de mon ami “la Rouille” qui tient la sienne de son bisaïeul qui, il est vrai ne l’a point usée par son utilisation, usan beaucoup plus le fond de ses bénous sur les chaises des bistrots que sur les bancs de sa barque. Une grande gueule, son ancêtre, aussi bien pour le verbe que pour la “descente” ! Brantolayre comme pas un, il s’autorisait à morigéner sa femme et sa progéniture en prenant des airs de sermounayre.
Sa bourge gringonnait toute la semaine chez divers bourgeois de la rive gauche et cette mailleuse admirable tenait la maisonnée d’une façon irréprochable, ne toisant son pompayre d’époux que pour lui servir toujours le même refrain:
-“ Si un jour tu lèves le pied aussi bien que tu sais lever le coude, alors crois-moi, quel débarras!!”
Le manger se trouvait être souvent composé d’une simple sardinade accompagnée de pain goussé. Lorsque le père montait se coucher pour cuver sa vinasse, toute la famille se regroupait autour de l’âtre et de la mérote pour lui entendre raconter pour la énième fois, une histoire de Ramponneau, de Blanche-Nègre ou encore de la méchante fée Tiaoute-vieille. Parfois, une voisine à la voix douce terminait la veillée en fredonnant une berceuse. Le grand-père de mon ami lui apprenait qu’en ce temps là, en l’an cannelle lorsque les canards portaient bretelles, la vie était rude mais on savait se serrer les coudes; personne ne restait indifférent aux tracas et aux besoins des autres et sa mère était trés soutenue par des voisines qui bien souvent étaient logées à la même enseigne.






Glossaire

Coulac = Esturgeon

Raves = Oeufs

Couralin = Bateau de pêche sur Garonne

Rivière = Le fleuve Garonne appelé ainsi par les bordelais

Créaqueyre = Filet de pêche à esturgeons (remisé aujourd’hui dans les greniers)

Pescayre = Pêcheur

Bénous = Pantalon

Brantolayre = Touche-à-tout. Commence tout, ne finit rien.

Sermounayre = Prédicateur au sens propre; diseur de billevisées au sens bordelais.

Bourge Femme .Epouse

Gringonner = Nettoyer. Faire le ménage.

Mailleuse = Travailleuse acharnée

Pompayre = Ivrogne

Le manger = Le repas (le manger est prêt= le repas est servi)

Sardinade = Repas aux sardines crues, grillées ,poêlées ,etc...

Pain goussé = Frottée à l’ail

Mérote = Désigne affectueusement la grand-mère et toute femme âgée.

Ramponeau = Croquemitaine local

Blanche-Nègre = Un des “esprits de Garonne”

Tiaoute-vieille = Mauvaise fée qu’il ne faut pas rencontrer

En l’an cannelle lorsque les canards portaient bretelles = Il y a fort longtemps

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