mercredi 15 avril 2009

Ramponeau

Né en fin des années vingt, je suis, avant la deuxième guerre mondiale, un jeune gamin bordelais, un drolle comme l’on dit dans la région, turbulent, dissipé, dont les actes parfois frisent la malfaisance : pendre le vieux chat, compagnon de jeu, par les pattes arrière à la branche d’un érable, briser à coups de fronde une ou plusieurs vitres, tuer ou blesser par le même procédé poussins et canetons, exciter à le rendre fou le magnifique coq, fierté de ma mère et de la basse-cour, avec un bâton passé au travers du grillage, pousser et lâcher dans l’allée en pente menant à la grille d’entrée, le landau aux roues hautes dans lequel repose ma soeur cadette.

Ma mère, souvent excédée, n’a qu’un seul recours pour freiner et atténuer ces mauvais instincts qui germent dans ma tête : aidée de ma soeur aînée, déclancher en moi la peur rédhibitoire que j’ai lorsqu’on évoque Ramponeau, genre de croquemitaine régional réputé pour ses enlèvements dans son grand sac, de garnements indisciplinés et souvent secondé par la mauvaise fée Tiaoute-vieille .Cette peur est en effet plus efficace que la fessée, que le martinet à neuf brins de cuir, que la bastonnade avec manche à balai et même tisonnier ou encore que les taloches appuyées de mon père, le soir au retour du travail. Je suis donc assez régulièrement confronté à cette épreuve de crainte vis à vis de mes deux ennemis invisibles, ce qui me les rend encore plus terribles. L’astuce de ma mère et de ma soeur consiste en fait à prendre soin de ne rien dévoiler de ces deux êtres imaginaires, afin qu’ils soient pour moi, lors de leur entrée en scène, bien vivants et bien présents.

Un scénario bien rodé, peaufiné à chaque séance est bien au point : cela commence par des portes et des volets griffés avec les ongles et par des petits cris aigus de souris qui m’avertissent que la Tiaoute-vieille est là, annonçant l’arrivée prochaine de Ramponeau.Ce préambule de mise en condition peut durer une dizaine de minutes. Terminé, une frayeur énorme tenaille déjà mon coeur, mes tripes et ma tête car griffures et cris me sont parvenus de tous côtés . Les femmes me sont plusieurs fois apparues se tenant la tête dans les mains , affolées et répétant comme pour elles-mêmes : Il arrive, il est là, il est là ! Dans mon esprit dévasté par l’épouvante, s’estompe alors une silhouette beaucoup plus terrible que tout ce qui m’a été rapporté jusqu’ici.

La scène suivante consiste à me coiffer par derrière et par surprise, jusqu’aux épaules, d’un grand sac de jute, de me saisir par les bras, de me soulever et tout en me renversant, de m’y empaqueter en entier, tête en bas. Balancé en tous sens dans le vide, accompagné de bruits et de cris de toutes sortes, de piétinements saccadés, de pas lourds, de courses rapides, de pincements et de légers coups au travers de la toile, je suis atterré, en position inconfortable et dans le noir. Il me semble être emporté loin, trés loin de ma maison, car le vent siffle, des bruits sourds, proches et lointains à la fois se font entendre, quelques gouttes de pluie transpercent le sac. Tout est bloqué en moi , je prie intérieurement :Non maman, je ne le ferai plus, je ne le refairai plus.

La scène finale commence lorsque je sens à nouveau le contact de la terre et la certitude d’être seul, n’entendant plus aucun bruit. Le temps s’écoule et je reste immobile. Mon corps se détend peu à peu, plus rapidement que ne se remettent en place mes pensées éparpillées. Aux aguets enfin, tous les sens éveillés, j’ose sortir la tête. Ne reconnaissant pas de prime abord les environs, je me crois à des lieues et des lieues de la maison. Au milieu de rangs de vigne, au ras du sol, je n’aperçois que des alignements de ceps et de carassons. Debout je ne suis pas assez grand pour deviner et voir les alentours. Je marche jusqu’a l’extrémité de la rège et aperçois sur le côté ma maison se découpant dans la pénombre du soir naissant. Je me fais voir timidement dans l’entrebaillement de la porte, tous les regards, celui du vieux matou y compris, braqués sur moi.

--”Ramponeau ne t’as pas emmené bien loin ! méfies-toi la prochaine fois, tu ne pourras peut-être pas revenir aussi facilement. Je connais des droulas qui cherchent encore leur maison aprés des jours et des jours de vagabondage,” me dit mon père. Mais la punition est loin d’être finie car, prenant la parole, ma mère me demande:
--” Où as-tu laissé le sac de Ramponeau ? Il va venir le chercher demain matin sans faute et ne sera pas content si je ne peux le lui rendre. Retourne tout de suite, avant la nuit, le reprendre et me le rapporter.”

Je ressors la peur au ventre car il commence effectivement à faire sombre. Au dehors, ma grande soeur me prend le bras et me dit à l’oreille :
--” Vite, dépêche-toi à le retrouver, je viens avec toi pour t’aider.”




Glossaire
Drolle =Jeune garçon
Droulas =Jeune garnement
Rège = Rang de vigne mais aussi espace entre les rangs.
Carasson = Tuteur de pied de vigne

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