dimanche 19 avril 2009

Chaque matin renaît

Le jour naissant qui danse
libéré de sa nuit,
ivre de son orgueil,
de son nouveau défi,
frais, joyeux
dans sa fragile aurore
accroche la rosée
aux cheveux emmêlés,
effrange les sommeils
de ceux qui ont aimé,
dissipe les brumes
de nos rêves assoupis.

En ce matin tout neuf,
gracieux , sans méfiance,
l'azur redonnera
au regard son eau pure,
son miroir à l'amour,
la force à l'oisillon,
aux voyageurs hardis
des espaces féconds.

Matin vêtu de l'aube
aux teintes de pastel,
ton haleine de miel
aux senteurs d'aubépine
enrubanne les rires,
les cris des nouveaux nés,
fais murmurer les bois
dont les nids sont bercés
par les chants des feuillages
et les voix de leurs fées
annonçant les promesses
de fruits tant espérés.
LA PLUME AUX ORTIES

Eh ! que m’importe donc si je suis démodé,
si mes vers sont anciens se prêtant aux critiques,
mon rythme sans cadence et mes quatrains antiques,
si ma rime naïve a un accent niais.

Mon bonheur est tout neuf et mon cœur allégé
lorsque ma plume crache en traits humoristiques
des mots de tous les jours sans accents emphatiques
sur la page vierge pour en faire un sonnet.

Si un nez fait de lard n’attire pas l’amour,
par un effet de l’art peut faire un calembour
et plonger mon esprit dans la béatitude.

Que je sache pourtant qu’un jour si par malheur
je plastronne céans imbu de certitudes,
poète ne serai mais pauvre rimailleur.

mercredi 15 avril 2009

Ramponeau

Né en fin des années vingt, je suis, avant la deuxième guerre mondiale, un jeune gamin bordelais, un drolle comme l’on dit dans la région, turbulent, dissipé, dont les actes parfois frisent la malfaisance : pendre le vieux chat, compagnon de jeu, par les pattes arrière à la branche d’un érable, briser à coups de fronde une ou plusieurs vitres, tuer ou blesser par le même procédé poussins et canetons, exciter à le rendre fou le magnifique coq, fierté de ma mère et de la basse-cour, avec un bâton passé au travers du grillage, pousser et lâcher dans l’allée en pente menant à la grille d’entrée, le landau aux roues hautes dans lequel repose ma soeur cadette.

Ma mère, souvent excédée, n’a qu’un seul recours pour freiner et atténuer ces mauvais instincts qui germent dans ma tête : aidée de ma soeur aînée, déclancher en moi la peur rédhibitoire que j’ai lorsqu’on évoque Ramponeau, genre de croquemitaine régional réputé pour ses enlèvements dans son grand sac, de garnements indisciplinés et souvent secondé par la mauvaise fée Tiaoute-vieille .Cette peur est en effet plus efficace que la fessée, que le martinet à neuf brins de cuir, que la bastonnade avec manche à balai et même tisonnier ou encore que les taloches appuyées de mon père, le soir au retour du travail. Je suis donc assez régulièrement confronté à cette épreuve de crainte vis à vis de mes deux ennemis invisibles, ce qui me les rend encore plus terribles. L’astuce de ma mère et de ma soeur consiste en fait à prendre soin de ne rien dévoiler de ces deux êtres imaginaires, afin qu’ils soient pour moi, lors de leur entrée en scène, bien vivants et bien présents.

Un scénario bien rodé, peaufiné à chaque séance est bien au point : cela commence par des portes et des volets griffés avec les ongles et par des petits cris aigus de souris qui m’avertissent que la Tiaoute-vieille est là, annonçant l’arrivée prochaine de Ramponeau.Ce préambule de mise en condition peut durer une dizaine de minutes. Terminé, une frayeur énorme tenaille déjà mon coeur, mes tripes et ma tête car griffures et cris me sont parvenus de tous côtés . Les femmes me sont plusieurs fois apparues se tenant la tête dans les mains , affolées et répétant comme pour elles-mêmes : Il arrive, il est là, il est là ! Dans mon esprit dévasté par l’épouvante, s’estompe alors une silhouette beaucoup plus terrible que tout ce qui m’a été rapporté jusqu’ici.

La scène suivante consiste à me coiffer par derrière et par surprise, jusqu’aux épaules, d’un grand sac de jute, de me saisir par les bras, de me soulever et tout en me renversant, de m’y empaqueter en entier, tête en bas. Balancé en tous sens dans le vide, accompagné de bruits et de cris de toutes sortes, de piétinements saccadés, de pas lourds, de courses rapides, de pincements et de légers coups au travers de la toile, je suis atterré, en position inconfortable et dans le noir. Il me semble être emporté loin, trés loin de ma maison, car le vent siffle, des bruits sourds, proches et lointains à la fois se font entendre, quelques gouttes de pluie transpercent le sac. Tout est bloqué en moi , je prie intérieurement :Non maman, je ne le ferai plus, je ne le refairai plus.

La scène finale commence lorsque je sens à nouveau le contact de la terre et la certitude d’être seul, n’entendant plus aucun bruit. Le temps s’écoule et je reste immobile. Mon corps se détend peu à peu, plus rapidement que ne se remettent en place mes pensées éparpillées. Aux aguets enfin, tous les sens éveillés, j’ose sortir la tête. Ne reconnaissant pas de prime abord les environs, je me crois à des lieues et des lieues de la maison. Au milieu de rangs de vigne, au ras du sol, je n’aperçois que des alignements de ceps et de carassons. Debout je ne suis pas assez grand pour deviner et voir les alentours. Je marche jusqu’a l’extrémité de la rège et aperçois sur le côté ma maison se découpant dans la pénombre du soir naissant. Je me fais voir timidement dans l’entrebaillement de la porte, tous les regards, celui du vieux matou y compris, braqués sur moi.

--”Ramponeau ne t’as pas emmené bien loin ! méfies-toi la prochaine fois, tu ne pourras peut-être pas revenir aussi facilement. Je connais des droulas qui cherchent encore leur maison aprés des jours et des jours de vagabondage,” me dit mon père. Mais la punition est loin d’être finie car, prenant la parole, ma mère me demande:
--” Où as-tu laissé le sac de Ramponeau ? Il va venir le chercher demain matin sans faute et ne sera pas content si je ne peux le lui rendre. Retourne tout de suite, avant la nuit, le reprendre et me le rapporter.”

Je ressors la peur au ventre car il commence effectivement à faire sombre. Au dehors, ma grande soeur me prend le bras et me dit à l’oreille :
--” Vite, dépêche-toi à le retrouver, je viens avec toi pour t’aider.”




Glossaire
Drolle =Jeune garçon
Droulas =Jeune garnement
Rège = Rang de vigne mais aussi espace entre les rangs.
Carasson = Tuteur de pied de vigne

vendredi 10 avril 2009

La chambre de Claire

La chambre de Claire
De la chambre à Claire, un jour, j’ai entr’ouvert la porte. Tout ce rose et ce blanc si pur, si fragile, apaisa mon regard et même l’attendrit. Sur la pointe des pieds, ayant eu la précaution de laisser sur son pas mes gros sabots d’adulte, je m’y coulais lentement et sans bruit à la manière d’Arsène Lupin. Un grand calme y régnait. Seules, quelques poussières d’or dansaient silencieusement au travers d’un oblique rayon de soleil printanier.
Tous ses objets personnels et ses jouets favoris étaient là, oisifs et inertes, en un désordre ordonné, en des poses et attitudes d’abandon mais que je devinais réprobatrices car tous regardaient l’intrus et celui-ci essayait vainement de se faire tout petit, tout petit, afin que l’on veuille bien l’excuser.
Un léger et subtil parfum flottait dans l’air et mes narines dilatées reconnurent les essences de lavande, de fleur d’oranger et de rose, mélangées aux odeurs plus caractéristi- ques et plus denses des crayons à papier et des livres de classe. Quelques dessins aux couleurs vives pendaient aux murs. Ils accrochèrent mon regard et me firent des signes, me faisant comprendre qu’ils s’ennuyaient un peu dans leurs cadres vitrés.
Imperceptiblement au début, puis de plus en plus vibrant, un air de rondo chatouillait agréablement mes oreilles, joué par une flûte traversière, accompagnée dans les reprises par un piccolo plus aigu. J’étais ravi mais tout aussi charmé à la fois. Mes pensées caracolaient, légères, en harmonie avec les notes claires et hautes. Du ravissement je passais rapidement à l’émerveillement, car là, sous mes yeux captivés et éblouis, apparut la diaphane silhouette de ma petite amie, animée par des pas de danse, sautant, virevoltant, légère et aérienne comme une sylphide, svelte et souple comme le roseau. Sa longue chevelure ondoyait tout autour de son visage à l’ovale vaporeux, en de multiples ondulations chatoyantes et mordorées.
Un sourire éclaira son fin minois et atténua quelque peu son air sérieux et attentif. Je compris qi’il m’était adressé et une onde de joie fit tressaillir mon coeur. Pris d’un soudain vertige, le corps et l’esprit envahis d’une douce indolence et d’une surprenante appesanteur, je perdis la notion du temps mais aussi du réel. Quelques secondes plus tard, je me laissais aller sur la moquette laineuse, la tête dans l’univers féérique de mon enfance retrouvée. C’est ainsi que, lové dans le parfum de la chambre de Claire, je m’assoupis.

mardi 7 avril 2009

Bords de mer

Passons un doux moment appuyés l’un à l’autre tout en joignant nos mains, à regarder au loin la crête des rouleaux qui viennent s’étaler sur la sauvage grève en des chuintements au travers des galets. Les mouettes rieuses planent en de larges circonvolutions, tout en épiant de leurs petits yeux ronds et perçants, le banc argenté des sardines fuyantes tandis que les noirs cormorans, aprés leurs plongées éprouvantes, déploient comme des voiles sur les rochers brûlants, leurs ailes ruisselantes et leurs plumes meurtries.
Le déclin du soleil déchaîne dans l’azur l’ocre et le pourpre, ourlant de festons d’or les nuées immobiles, et saupoudre d’étoiles scintillantes et dansantes les eaux devenues sages en leur doux clapotis. L’air, maintenant léger, transporte des odeurs d’iode et de sel, et le jusant a découvert sable et galets, rochers et coquillages. Les crêtes se sont effilochées sur de modestes vagues. L’astre de feu tombe à la mer, tout rougeoit, tout s’empourpre en une dernière lueur d’or et de sang.
Le jour tire sa révérence dans un silence de cathédrale, avant que le crépuscule n’entoure de son ombre, nos ombres confondues.