Bordeaux 23 août 2001 .
Mademoiselle,
Voici déjà deux ans que, pour mon plus grand plaisir, votre père et vous-même emménagiez dans la maison mitoyenne à la mienne. Aussitôt ce ne fut que musique dans l’air. Vous passiez beaucoup de temps devant votre piano ; j’appris plus tard que vous prépariez le concours de fin d’année du Conservatoire, d’où cet entraînement sévère. A l’époque, je confondais classique et moderne, jazz et gammes d’échauffement que vous attaquiez ascendantes et descendantes en des tempi variables afin de délier vos doigts. Du matin au soir, résonnaient en sourdine dans ma demeure les notes envolées de votre clavier. Ma vie tranquille, au bord de l’ennui, en fut toute ragaillardie et bien souvent, lèvres mi-closes, je me surprenais à fredonner un air maintes fois entendu. Je composai un soir de novembre un quatrain que je lus et relus à haute voix à Coquin, mon vieux chat:
Trois notes envolées d’un clavier noir et blanc,
tranpercent la cloison d’une douce harmonie
et par delà le temps, je redeviens enfant
au coeur gros mais bercé d’une paix infinie.
tranpercent la cloison d’une douce harmonie
et par delà le temps, je redeviens enfant
au coeur gros mais bercé d’une paix infinie.
Trés discrète, je ne vous ai aperçue pour la première fois que trois mois aprés votre installation. C’était trés tôt, un tiède matin de juillet; je prenais comme à mon habitude, mon petit déjeuner dehors, à l’heure des Laudes. A cette heure là, les fleurs et les plantes, la terre et la pierre chaudes exhalent délicatement tous leurs parfums. Coquin me tenait compagnie en lapant son habituelle tasse de lait frais, tout en surveillant les sautillements des merles lève-tôt autour des miettes dispersées à leur intention à trois pas de lui. Je le vis soudain redresser la tête et les oreilles puis se tourner vers la haie commune de chèvrefeuille, m’avertissant par cette mimique d’une présence insolite. Je ne fis aucun bruit, arrêtai de grignoter ma biscotte beurrée; pas un muscle de mon corps ne tressaillit, pas un poil de sa moustache ne frémit; deux statues qui attendaient. Le halo blanc-rosé du soleil levant s’élargit, puis monta au dessus des toits voisins, devint de plus en plus éclatant; un arc éblouissant lança coup sur coup plusieurs rayons dorés, ravivant les couleurs des jardins tout couverts de rosée; un rayonnement intense, une auréole d’or s’infiltra par les interstices de la cloison de verdure, irradia l’iris de Coquin en l’enflammant de mille étincelles que ses paupières, rapidement abaissées, éteignirent. Je me levai sans bruit, me dressai et vis le soleil se mirer dans votre rousse chevelure toute flamboyante de mille feux. Esquisse de sourire aux lèvres, regard fixé vers l’horizon, vos gestes lents, d’une solennité toute hiératique, me semblèrent appartenir à une déesse antique, sans doute à la muse Euterpe., car bras levés et mains jointes invocatoires semblaient faire un appel à la Beauté. Lentement vos mains descendirent vers votre chevelure et vos doigts souples, doucement, s’infiltrèrent dans cette lourde toison d’or roux pour la gonfler, l’aérer, en laissant retomber une à une les épaisses mèches de feu. Vêtue d’une courte chemise laissant deviner par transparence vos formes pures, je crus voir et découvrir, irréelle, la jeunesse radieuse parée de la beauté et de la grâce féminines. Mon vieux coeur se mit à battre la chamade et je reculai précipitamment, craignant d’être découvert.
Depuis presque un an, je garde la chambre, mon corps usé s’engourdissant petit à petit. Coquin est à mes côtés, pas plus valide que son maître, perclus lui aussi de rhumatismes. Nous tendons tous deux l’oreille lorsque les premières notes percent la pierre mitoyenne. Je distingue maitenant assez rapidement le concerto en fa mineur de Chopin, de la sonate Pathétique de Beethoven et Mozart ne m’est plus inaccessible; j’écoute avec patience le tatônnement des doigts raides de vos élèves et attends avec ferveur l’instant merveilleux où vos mains légères caressent de leurs fuseaux agiles les touches blanches et noires du clavier. Alors, l’oreille collée à la tapisserie, je reconnais la partition jouée et ferme les yeux afin de revoir l’apparition d’un certain matin de juillet.
Depuis peu, j’entends de temps à autre, un violoncelle gémir langoureusement en réponse aux sonorités cristallines du piano; je vous avoue être un peu jaloux de cette intimité qui brise partiellement la mienne. Mon vieux coeur attendri espère que les cordes n’entraîneront pas les touches dans une fugue, juste au moment où il ressent de plus en plus souvent un émoi juvénile.
Je vous en prie, Mademoiselle, jouez, jouez encore pour moi, en éclairant la fin de ma vie, tout en la prolongeant en m’offrant ce regain de jeunesse.
Un violoncelle y mêle parfois sa voix
et gamme aprés gamme, la tendre mélodie
envahit la chambrette où me gagne l’émoi
d’être encore un enfant au déclin de ma vie.
et gamme aprés gamme, la tendre mélodie
envahit la chambrette où me gagne l’émoi
d’être encore un enfant au déclin de ma vie.
Votre voisin confus mais reconnaissant.